31 janvier 2019

Deux femmes à ne pas oublier

Dans le contexte de leur époque et de manière différente, Clementine Churchill et Anne Morgan ont osé braver des tabous persistants au sujet du rôle des femmes dans la société. Nous pouvons encore nous en inspirer. 

Un bijou cette lettre...

Lettre de Clementine Churchill au rédacteur en chef du Times

«J’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait se débarrasser des femmes.»

Les suffragettes britanniques s’organisent pour défendre le droit de vote des femmes dès 1903 au Royaume-Uni. Elles obtiennent gain de cause en 1918, après une lutte acharnée, dont nous avons un aperçu ici. Clementine Churchill (1885-1977) répond à une lettre adressée au Times par un scientifique, qui milite pour que les femmes ne soient pas autorisées à donner leur avis sur la vie politique. Dans cette lettre sarcastique et ironique, Clémentine Churchill balaie d’un revers de main les arguments fallacieux avancés par Sir Wright.

Clementine Ogilvy Spencer-Churchill, l’épouse derrière le «grand» homme (1).
Photo : W. G. Phillips / Topical Press Agency / Getty Images  

30 mars 1912

Monsieur,

Après avoir lu l’exposé important et primordial de Sir Almroth Wright sur les femmes telles qu’il les connaît, la question n’est plus «Les femmes devraient-elles voter?» mais «Les femmes ne méritent-elles pas d’être supprimées dans leur ensemble?».

J’ai été si impressionnée par l’exposé de Sir Almroth Wright, appuyé comme il est sur tant d’expériences scientifique et personnelle, que j’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait se débarrasser des femmes.

Il nous apprend que dans leur jeunesse, elles ne sont pas équilibrées, que de temps en temps elles souffrent de déraison et d’hypersensibilité, et que leur présence déconcentre et agace les hommes dans leur vie et activités quotidiennes. Si elles choisissent une profession, l’indélicatesse de leur esprit en fait des partenaires indésirables pour leurs collègues masculins. Plus tard dans leur vie elles sont sujettes à de graves désordres mentaux sur le long terme, et, si elles ne sont pas tout à fait folles, il faut en faire taire beaucoup d’entre elles.

Donc puisque c’est comme ça, le monde ne serait-il pas beaucoup plus heureux et meilleur si seulement il pouvait être purgé des femmes? C’est le moment de se tourner vers les grands scientifiques. Le cas est-il vraiment sans espoir? Il ne fait pas de doute que les femmes ont eu leur utilité dans le passé, sinon comment cette détestable tribu aurait-elle été tolérée jusqu’à aujourd’hui? Mais est-il certain qu’elles seront indispensables dans le futur? La science ne peut-elle pas nous donner quelque assurance, ou au moins quelque lueur d’espoir, que nous sommes à l’aube de la plus grande découverte de toutes – i. e., comment préserver une race de mâles par des moyens purement scientifiques?

Et ne pourrions-nous pas nous tourner vers Sir Almroth Wright afin qu’il couronne ses nombreux accomplissements en délivrant l’humanité de l’espèce parasitaire, ubuesque et immorale qui a infesté le monde depuis si longtemps?

Cordialement,
C.S.C.
«Une des Condamnées»


Version originale en anglais, Letters of note :

(1) Note biographique : Churchill avait pris publiquement position contre le vote des femmes, au grand dam de son épouse. Un jour, un suffragiste militant est sorti de nulle part et a commencé à attaquer Winston. Au cours de leurs 57 ans de mariage, Clémentine a aidé son mari à se sortir de problèmes politiques et personnels à plusieurs reprises. Bien que toujours discrète, elle a été la force motrice derrière le premier ministre britannique supposément à l'épreuve des balles – et Winston lui-même l'a reconnue comme le principal moteur derrière sa vie incroyablement réussie. Clémentine était ambitieuse aussi, mais, fidèle aux coutumes sociales du début du XXe siècle, elle a utilisé cet instinct pour soutenir son mari plutôt qu'elle-même. Clementine disait que si seulement elle était née avec un pantalon au lieu d’un jupon elle aurait aimé être chef d'État (biographie de Sonia Purnell). Clémentine n’est pas devenue chef d’État, mais elle a contribué à en créer un.

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«Je veux devenir autre chose qu’une riche imbécile.»    

À son père, JP Morgan, qui l’interrogeait sur son avenir et ce qu’elle désirait devenir, Anne répondit : «Autre chose qu’une riche imbécile». 

Ce fut le cas.

En 1917, Anne Tracy Morgan, fille d’un milliardaire américain, s’installe avec 350 compatriotes sur le sol français. Son but, aider les habitants qui survivent près de la ligne du front depuis 4 ans dans d’effroyables conditions.
   À la différence des nombreux films qui ont documenté la Première Guerre mondiale et ses destructions, celui-ci raconte l’histoire méconnue et exemplaire de la reconstruction d’une partie du Nord de la France juste après la guerre, grâce à Anne Morgan, jeune américaine fortunée, et à ses 350 jeunes filles venues bénévolement du Nouveau Monde pour aider les populations civiles à reconstruire les villages de Picardie, proches du front.
   Indépendante, féministe, altruiste, Anne Tracy Morgan (1873-1952) est aussi une pionnière de ce que l’on appellera plus tard «l’humanitaire», dégagée de tout mouvement politique ou religieux. Bouleversée par cette France meurtrie, elle consacrera sa vie et sa fortune à la reconstruire, avec une vision d’une grande modernité. Pour susciter des dons aux USA, elle fait faire de nombreux films et photos. Cette matière, quasiment inédite et d’une incroyable qualité cinématographique, est une source exceptionnelle pour aborder cette période de l’Histoire avec un autre regard. C’est surtout une manière vivante et incarnée de montrer l’état de la France et de ses populations en 1918, mais également de raconter une aventure humaine hors du commun. (France 3)

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Anne Morgan créa et présida plusieurs associations de secours aux blessés et d’aide à la reconstruction lors des deux guerres mondiales.
   Dès 1914, la fille du célèbre banquier américain John Pierpont Morgan, se mobilise en faveur des populations civiles françaises. Elle crée en avril 1917, avec son amie Anne Murray Dike, le Comité Américain pour les Régions Dévastées (CARD) afin de venir en aide aux populations civiles de l’Aisne particulièrement touchées par les destructions et les difficultés de ravitaillement. L’armée française lui confie le domaine de Blérancourt, situé à quelques kilomètres du front. 


Essentiellement composées de femmes, les équipes du comité américain entreprennent leurs actions d’aide humanitaire grâce à leur service motorisé où s’activent de nombreuses «chauffeuses». ... Anne Morgan cherche également à apporter aux populations picardes les moyens matériels et le soutien moral dont elles ont besoin pour rebâtir leurs villages. Elle contribuera à la reconstruction en Picardie jusqu’en 1923 en créant des services sanitaires mais aussi des écoles et des bibliothèques. Elle reçut la Légion d’Honneur en 1924 et fut élevée au grade de Commandeur en 1932.
   En 1939, sentant la tension politique monter, elle revient à Blérancourt fonder le Comité Américain de Secours aux Civils pour évacuer les populations de la zone occupée vers la France libre. Elle est forcée de fuir en 1940 sous la pression allemande. Elle continuera de voyager entre France et États-Unis jusqu'à sa mort en 1952.
(Musée Franco-Américain de Blérancourt)

Si vous avez accès à la zone : 
documentaire «Anne Morgan, une Américaine sur le front» 

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