6 février 2019

Toujours plus esclaves des technologies

Trois jours d’abstinence de technologie mobile...

Multitâches... Parce que nous avions besoin d’un mot pour «incapable de se concentrer sur la tâche à accomplir» 


Peut-on vivre sans téléphone intelligent?

Charlotte-May Mondoux-Fournier
ICI Radio-Canada Nouvelle, le 6 février 2019

Du 6 au 8 février se déroulent les journées mondiales sans téléphone portable. Durant ces trois jours, le public est invité à déconnecter et réfléchir sur sa relation avec ces appareils.
   Les données avancées par l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet (ACEI) et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) démontrent que les téléphones intelligents occupent une place de choix dans la vie des Canadiens.
   "On ne peut plus vivre sans téléphone cellulaire… c’est un passage obligé", affirme Diane Pacom, professeure émérite à l’École d’études sociologiques de l’Université d’Ottawa. "Le côté séduisant de cette nouvelle réalité numérique fait que les gens veulent absolument y accéder. La clé, c’est le cellulaire."

Sources : Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et Autorité canadienne pour les enregistrements Internet. Photo : Radio-Canada / Vincent Wallon / Icônes : Freepik de www.flaticon.com

«Essayez de vous en défaire pendant trois jours, vous allez vous rendre compte à quel point c’est difficile, voire impossible », assure Steve Joordens, professeur de psychologie et directeur du Advanced Learning Technology Lab à l’Université de Toronto.
   Selon M. Joordens, nous sommes collectivement dépendants de la technologie mobile. Si certaines personnes sont capables de gérer ce type de dépendance plus sainement, pour plusieurs, une abstention se traduira en une foule de sentiments négatifs, telles l’angoisse ou l’obsession.
   Le professeur explique qu’il existe des parallèles à faire entre les sensations provoquées par l’utilisation d’un téléphone intelligent et d'une machine à sous.

Article intégral :

«Pendant longtemps, j'ai été perplexe quant à la façon dont quelque chose d'aussi cher, d'aussi avant-gardiste, pouvait être aussi inutile.  Et puis il m'est venu à l'esprit qu'un ordinateur est une machine stupide avec la capacité de faire des choses incroyablement intelligentes, alors que les programmeurs informatiques sont des gens intelligents avec la capacité de faire des choses incroyablement stupides.  Ils sont, en bref, parfaitement assortis.» ~ Bill Bryson

Robocratie
William Braumann (2016)

Nous sommes les machines
Et nous voilà debout
Sur les quatre pattes motrices
De chimpanzés de fer,
Dressés à rouler

Nos toutes dernières voitures singes
Quadrupèdes modernes et horodatés
Filent sur le sol caoutchouc de nos voies rapides,
Avec en dedans cette soif de carburant plasma
Qui dévore les circuits numériques
De leur mécanique pétrochimiesque

En passant, nos véhicules mammifères
Saluent les arbres mous de nos villes
Automates,
Aux tomates
Ultraviolettes

Nous avons dompté l’animal,
Imposé nos empreintes
Digitales
Et enfin donné une âme
Au métal.


À mon avis, l’exemple le plus absurde de soumission totale à la technologie de contrôle est la «maison intelligente» (domotique sans fil). Quand on n’est plus capable de tourner un bouton pour démarrer un appareil, autant déménager illico au centre d’hébergement du quartier. En outre, il suffit de se rappeler des grandes pannes hydroélectriques, ou de revoir des films de science-fiction, pour imaginer les dégâts qu’occasionnerait un plantage global dans les réseaux de télécommunication...

Maisons intelligentes

«Un robot n’a nul besoin d’un corps individuel. Nous autres humains sommes limités par nos deux yeux, mais un robot dématérialisé peut nous observer depuis n’importe quelle caméra installée dans le ville (au Royaume-Uni, il existe plus de quatre millions de caméras disséminées dans les lieux publics), ou nous écouter depuis mille microphones posés du fond de la mer. Un environnement n’est plus un espace vide s’il est truffé de capteurs reliés à une intelligence artificielle centrale. Un tel environnement est en soi un robot conscient, un environnement intelligent.
   L’environnement intelligent le plus courant relève de la domotique. On l’appelle «maison intelligente». Les maisons intelligentes sont conçues pour surveiller leurs occupants. À la Carnegie Mellon University, l’Environnement Intelligent Assisté veille sur des personnes du troisième âge et anticipe leurs actes – tout ça grâce aux capteurs installés dans les systèmes de sécurité usuels. À l’Intel Research de Seattle, les membres du projet SHARP développent un bracelet électronique amélioré permettant à une maison intelligente de suivre les activités de celui qui le porte. En clair, si vous vous méfiez d’Intel, ôtez le bracelet de votre poignet.
   Les robots les plus proches seront ceux à l’intérieur desquels nous vivrons. Non seulement les maisons intelligentes nous surveillent et analysent nos activités, mais elles peuvent aussi établir nos modèles comportements en enregistrant les nuances de notre vie quotidienne – de notre programme télé favori à nos horaires de salle de bains. En nous observant avec attention, en découvrant des règles causales (quelles circonstances entraînent quelles conséquences), une maison intelligente pourrait même parvenir à nous manipuler. [...] Une maison intelligente grouille de capteurs conçus pour épier le moindre de vos mouvements. Au fil des mois, la maison robot construit peu à peu un modèle (ce que vous êtes et votre comportement habituel). Nous ne pouvons même pas concevoir l’étendu et la profondeur des informations dont ils disposent. Même si nous comprenons leurs capteurs en termes de capacités humaines, les robots sont réellement surhumains. Un capteur est un engin qui convertit une propriété du monde physique en signal électrique. Les cinq sens humains sont la vision, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. Les robots disposent d’une palette bien plus large de capteurs.
   Comme nous tous, les robots perçoivent leur environnement, choisissent une action, puis l’accomplissent. Ce processus porte un nom : le paradigme perception – réflexion – action. Tous les robots suivent ce principe. Ils amassent des informations via leurs capteurs, prennent des décisions grâce à leur intelligence artificielle et se servent de leurs effecteurs pour agir sur leur environnement.
   La forme des robots découle des recherches en robotique – et de l’argent qu’on y injecte. Aujourd’hui, des entreprises spécialisées dans la robotique grand public produisent quotidiennement des robots jouets, des robots ménagers et des maisons intelligentes. Dans un avenir proche, nous vivrons avec – voire à l’intérieur de nos robots domestiques. Les robots les plus sophistiqués sont conçus par les laboratoires universitaires et les entreprises privées liées au gouvernement  par des contrats très lucratifs. Le DARPA (Pentagon’s Defense Advanced Research Project Agency) finance la recherche robotique militaire. Les machines développées dans ce contexte sont conçues pour fonctionner dans quasiment n’importe quel environnement terrestre. Des robots de soutien appuient les troupes au sol, s’infiltrent derrière les lignes ennemies, traquent les ennemis sur le terrain, dans le ciel et depuis l’espace. Des agences gouvernementales moins sinistres, comme la NASA (National Aeronautics adn Space Administration), financent la conception de robots capables d’explorer les coins les plus inhospitaliers du globe et du système solaire. La combinaison d’intérêts commerciaux, scientifiques et militaires produira une grande quantité de robots dont l’aspect variera énormément en fonction des modèles, qui opéreront n’importe où et travaillent seuls, en équipes ou en meutes. Face à des ennemis si ostensiblement supérieurs d’un point de vue physique, il n’y aura pas trente-six solutions. Il nous faudra exploiter nos qualités humaines naturelles – qui correspondent justement aux faiblesses «naturelles» des robots.
   Les clés de la survie humaine ont toujours été l’ingéniosité, l’adaptabilité et l’instinct social. Un homme seul peut difficilement survivre dans un environnement hostile, mais en groupe, les humains coopèrent naturellement et développent des sociétés complexes et sophistiquées. Enfants, nous apprenons à parler, à reconnaître les visages, à comprendre le langage de nos aînés, sans effort conscient. Aujourd’hui, les robots nous rattrapent. Les prochaines générations d’androïdes sont spécialement conçues pour imiter la voix, le langage corporel et les expressions faciales des humains. Mais on ne berne pas si facilement plusieurs millions d’années d’évolution. Faisons confiance à notre instinct social pour séparer les loups des agneaux.
   L’entité robot dans son ensemble est une immense solution métallique aux problèmes que l’humanité refuse d’affronter, par paresse ou incapacité. Bien qu’un robot puisse résoudre un problème avec une précision inégalée, il manque souvent de connaissances extérieures. La plupart des robots ne maîtrisent pas le contexte – la vision du monde. En conséquence, ils ne savent pas s’adapter, et c’est justement cette capacité d’adaptation qui a permis à l’humanité de survivre.»  

Source : Survivre à une invasion robot; Ils arrivent. Soyez prêts par Daniel H. Wilson; Calmann-Lévy, Orbit, 2012

À quoi ressemble la «maison intelligente»?

... Les maisons intelligentes impliquent une batterie de dispositifs et d’appareils du quotidien qui peuvent être surveillés et contrôlés à distance. Ces derniers peuvent notamment inclure des réfrigérateurs, des machines à laver, des lave-vaisselles, des téléviseurs, des ordinateurs, des systèmes de surveillance ou de sécurité et même des distributeurs de croquettes pour nos animaux de compagnie.  


Chaque appareil est connecté à une «passerelle» ou une centrale, le tout contrôlé par un émetteur qui peut être votre téléphone portable, un ordinateur ou une interface Internet.
   Vous pouvez à titre d’exemple :
– Recevoir des colis même lorsque vous n’êtes pas chez vous grâce aux boites aux lettres intelligentes
– Verrouiller vos portes et fenêtres si vous avez oublié de les fermer en partant le matin
– Démarrer un thermostat de radiateur à distance
– Nourrir les animaux domestiques en déterminant l’horaire de votre choix, lorsque vous n’êtes pas à la maison
– Programmer la température idéale pour votre couette (connectée).
   On est ainsi en mesure de programmer toutes les tâches ménagères selon ses propres besoins. En outre, avoir la possibilité de surveiller et de contrôler ce qui se passe chez soi, et ce de n’importe où (dans le monde).
   La domotique récente intègre des disques durs qui permettent aux propriétaires de visionner des vidéos ou d’écouter ce qui se passe dans toute la maison, et ce de n’importe quelle pièce. Les interphones vidéo facilitent la communication avec les visiteurs impromptus, que l’on soit chez soi ou au bureau.  
   Les maisons intelligentes offrent des systèmes de sécurité avancés qui incluent notamment des caméras, des détecteurs de mouvement avec un relais vers le poste de police local ou une société de sécurité privée. Les maisons intelligentes peuvent également utiliser des cartes-clés ou des systèmes à empreintes digitales au lieu des traditionnelles serrures conventionnelles, rendant l’effraction pour des personnes malintentionnées plus complexe.
   Les systèmes à commande vocale peuvent aussi contrôler la luminosité d’une pièce, verrouiller les portes, faire fonctionner un téléphone ou allumer un ordinateur. La domotique permet à un individu de fixer un calendrier pour les tâches automatiques dont l’arrosage du gazon.
   Une maison intelligente sera très dépendante de votre connexion Internet et de sa fiabilité. Si votre connexion Internet vient à s’arrêter, un bon nombre d’appareils dits intelligents cesseront de fonctionner. En outre, les signaux sans fil peuvent éventuellement être interrompus par d’autres appareils électroniques dans votre maison et provoquer des conflits, empêchant certains de vos produits intelligents de fonctionner normalement.

Article intégral :

Dans l’univers de la robotisation, de l’intelligence artificielle et de la nanotechnologie, plusieurs systèmes ont certes fait progresser les intercommunications, mais plusieurs auraient mérité de rester sur les tablettes...

Caricature : «Ne m'attends pas pour souper» par Serge Chapleau, La Presse 09.03.2017

Toutes sortes de robots (aussi petits que des moustiques ou de la taille des satellites) nous bombardent de fréquences perturbatrices et nocives nuit et jour sans notre consentement, et contrôlent nos vies de façon insidieuse et absurde.
   Qui plus est, bien des gens sont dépendants de leurs bidules au point de ne plus utiliser leur propre mémoire et intelligence, au risque d’être frappés d’Alzheimer bien avant l’échéance probable. C’est connu, les neurones non utilisés ratatinent, tout comme les muscles.
   Un journaliste disait que son fils préfèrerait se faire amputer un bras plutôt que de renoncer à son iPad ou son smartphone!
   La chaine des répercussions sur le plan physique, mental et émotionnel reste floue malgré les recherches plus pointues – peut être qu’on ne les divulgue pas pour éviter de nuire à une source de revenus colossale. (Délirium roboticum, Situation planétaire, 25.04.2012)

Panorama techno

«L'erreur est humaine, mais pour tout ficher en l’air, il faut un ordinateur.» ~ Paul Ehrlich  

«Pensez-y, il y a déjà un million de singes derrière un million de claviers, et Usernet n’a rien à voir avec Shakespeare.» ~ Blair Houghton  (années 70; des milliards aujourd’hui)

«C'est ridicule de vivre 100 ans et de ne pouvoir se souvenir que de 30 millions d'octets.  Moins qu'un disque compact. La condition humaine devient de plus en plus obsolète.» ~ Marvin Minsky  

«Si ça continue, l'homme va atrophier tous ses membres sauf le doigt du bouton-poussoir.» ~ Frank Lloyd Wright [De nos jours, les pouces sont saufs...]

«Il ne s'agit pas de bits, d'octets et de protocoles, mais de profits, de pertes et de marges.» ~ Lou Gerstner

«N'importe quel idiot peut utiliser un ordinateur.  Beaucoup le font.» ~ Ted Nelson

 «Les programmeurs sont dans une course avec l'Univers pour créer des programmes plus puissants à l’épreuve des idiots, tandis que l'Univers essaie de créer des idiots plus puissants. Jusqu'à présent, l'Univers l’emporte.» ~ Rich Cook  

«Un ordinateur vous permet de faire plus d'erreurs plus vite que n'importe quelle invention de l'histoire humaine, à l'exception peut-être des armes de poing et de la tequila.» ~ Mitch Radcliffe 

Pour conclure : 
«[...] je pense que l’ordinateur est un bon outil pour collectionner les informations, mais le meilleur outil pour penser, c’est la main. On pense avec la main, il y a un rythme de pensée, on écrit avec la main, il y a un déroulement de la pensée qui est lent, qu’on peut retravailler, alors qu’avec l’ordinateur, on va plus vite, mais on collectionne préférentiellement les idées des autres, alors qu’avec la main, on est étonné de l’enchaînement des idées. On part d’une idée, souvent de l’autre, et puis – toc! – quelque chose s’enchaîne et on ne sait pas ce qui en résultera... Ce travail-là ne se fait pas avec l’ordinateur. Si on veut être efficace, il vaut mieux avoir un ordinateur, si on veut être authentique, il vaut mieux écrire et penser avec la main.» ~ Boris Cyrulnik

31 janvier 2019

Deux femmes à ne pas oublier

Dans le contexte de leur époque et de manière différente, Clementine Churchill et Anne Morgan ont osé braver des tabous persistants au sujet du rôle des femmes dans la société. Nous pouvons encore nous en inspirer. 

Un bijou cette lettre...

Lettre de Clementine Churchill au rédacteur en chef du Times

«J’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait se débarrasser des femmes.»

Les suffragettes britanniques s’organisent pour défendre le droit de vote des femmes dès 1903 au Royaume-Uni. Elles obtiennent gain de cause en 1918, après une lutte acharnée, dont nous avons un aperçu ici. Clementine Churchill (1885-1977) répond à une lettre adressée au Times par un scientifique, qui milite pour que les femmes ne soient pas autorisées à donner leur avis sur la vie politique. Dans cette lettre sarcastique et ironique, Clémentine Churchill balaie d’un revers de main les arguments fallacieux avancés par Sir Wright.

Clementine Ogilvy Spencer-Churchill, l’épouse derrière le «grand» homme (1).
Photo : W. G. Phillips / Topical Press Agency / Getty Images  

30 mars 1912

Monsieur,

Après avoir lu l’exposé important et primordial de Sir Almroth Wright sur les femmes telles qu’il les connaît, la question n’est plus «Les femmes devraient-elles voter?» mais «Les femmes ne méritent-elles pas d’être supprimées dans leur ensemble?».

J’ai été si impressionnée par l’exposé de Sir Almroth Wright, appuyé comme il est sur tant d’expériences scientifique et personnelle, que j’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait se débarrasser des femmes.

Il nous apprend que dans leur jeunesse, elles ne sont pas équilibrées, que de temps en temps elles souffrent de déraison et d’hypersensibilité, et que leur présence déconcentre et agace les hommes dans leur vie et activités quotidiennes. Si elles choisissent une profession, l’indélicatesse de leur esprit en fait des partenaires indésirables pour leurs collègues masculins. Plus tard dans leur vie elles sont sujettes à de graves désordres mentaux sur le long terme, et, si elles ne sont pas tout à fait folles, il faut en faire taire beaucoup d’entre elles.

Donc puisque c’est comme ça, le monde ne serait-il pas beaucoup plus heureux et meilleur si seulement il pouvait être purgé des femmes? C’est le moment de se tourner vers les grands scientifiques. Le cas est-il vraiment sans espoir? Il ne fait pas de doute que les femmes ont eu leur utilité dans le passé, sinon comment cette détestable tribu aurait-elle été tolérée jusqu’à aujourd’hui? Mais est-il certain qu’elles seront indispensables dans le futur? La science ne peut-elle pas nous donner quelque assurance, ou au moins quelque lueur d’espoir, que nous sommes à l’aube de la plus grande découverte de toutes – i. e., comment préserver une race de mâles par des moyens purement scientifiques?

Et ne pourrions-nous pas nous tourner vers Sir Almroth Wright afin qu’il couronne ses nombreux accomplissements en délivrant l’humanité de l’espèce parasitaire, ubuesque et immorale qui a infesté le monde depuis si longtemps?

Cordialement,
C.S.C.
«Une des Condamnées»


Version originale en anglais, Letters of note :

(1) Note biographique : Churchill avait pris publiquement position contre le vote des femmes, au grand dam de son épouse. Un jour, un suffragiste militant est sorti de nulle part et a commencé à attaquer Winston. Au cours de leurs 57 ans de mariage, Clémentine a aidé son mari à se sortir de problèmes politiques et personnels à plusieurs reprises. Bien que toujours discrète, elle a été la force motrice derrière le premier ministre britannique supposément à l'épreuve des balles – et Winston lui-même l'a reconnue comme le principal moteur derrière sa vie incroyablement réussie. Clémentine était ambitieuse aussi, mais, fidèle aux coutumes sociales du début du XXe siècle, elle a utilisé cet instinct pour soutenir son mari plutôt qu'elle-même. Clementine disait que si seulement elle était née avec un pantalon au lieu d’un jupon elle aurait aimé être chef d'État (biographie de Sonia Purnell). Clémentine n’est pas devenue chef d’État, mais elle a contribué à en créer un.

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«Je veux devenir autre chose qu’une riche imbécile.»    

À son père, JP Morgan, qui l’interrogeait sur son avenir et ce qu’elle désirait devenir, Anne répondit : «Autre chose qu’une riche imbécile». 

Ce fut le cas.

En 1917, Anne Tracy Morgan, fille d’un milliardaire américain, s’installe avec 350 compatriotes sur le sol français. Son but, aider les habitants qui survivent près de la ligne du front depuis 4 ans dans d’effroyables conditions.
   À la différence des nombreux films qui ont documenté la Première Guerre mondiale et ses destructions, celui-ci raconte l’histoire méconnue et exemplaire de la reconstruction d’une partie du Nord de la France juste après la guerre, grâce à Anne Morgan, jeune américaine fortunée, et à ses 350 jeunes filles venues bénévolement du Nouveau Monde pour aider les populations civiles à reconstruire les villages de Picardie, proches du front.
   Indépendante, féministe, altruiste, Anne Tracy Morgan (1873-1952) est aussi une pionnière de ce que l’on appellera plus tard «l’humanitaire», dégagée de tout mouvement politique ou religieux. Bouleversée par cette France meurtrie, elle consacrera sa vie et sa fortune à la reconstruire, avec une vision d’une grande modernité. Pour susciter des dons aux USA, elle fait faire de nombreux films et photos. Cette matière, quasiment inédite et d’une incroyable qualité cinématographique, est une source exceptionnelle pour aborder cette période de l’Histoire avec un autre regard. C’est surtout une manière vivante et incarnée de montrer l’état de la France et de ses populations en 1918, mais également de raconter une aventure humaine hors du commun. (France 3)

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Anne Morgan créa et présida plusieurs associations de secours aux blessés et d’aide à la reconstruction lors des deux guerres mondiales.
   Dès 1914, la fille du célèbre banquier américain John Pierpont Morgan, se mobilise en faveur des populations civiles françaises. Elle crée en avril 1917, avec son amie Anne Murray Dike, le Comité Américain pour les Régions Dévastées (CARD) afin de venir en aide aux populations civiles de l’Aisne particulièrement touchées par les destructions et les difficultés de ravitaillement. L’armée française lui confie le domaine de Blérancourt, situé à quelques kilomètres du front. 


Essentiellement composées de femmes, les équipes du comité américain entreprennent leurs actions d’aide humanitaire grâce à leur service motorisé où s’activent de nombreuses «chauffeuses». ... Anne Morgan cherche également à apporter aux populations picardes les moyens matériels et le soutien moral dont elles ont besoin pour rebâtir leurs villages. Elle contribuera à la reconstruction en Picardie jusqu’en 1923 en créant des services sanitaires mais aussi des écoles et des bibliothèques. Elle reçut la Légion d’Honneur en 1924 et fut élevée au grade de Commandeur en 1932.
   En 1939, sentant la tension politique monter, elle revient à Blérancourt fonder le Comité Américain de Secours aux Civils pour évacuer les populations de la zone occupée vers la France libre. Elle est forcée de fuir en 1940 sous la pression allemande. Elle continuera de voyager entre France et États-Unis jusqu'à sa mort en 1952.
(Musée Franco-Américain de Blérancourt)

Si vous avez accès à la zone : 
documentaire «Anne Morgan, une Américaine sur le front» 

24 janvier 2019

L’art de ventiler

@Twittakine – Bonne idée! colorier pour ventiler son stress et son angoisse : 


Le moindre écart de température affole les gens. On critique les procédures de déneigement ou d’application d’abrasifs, comme si le système d’entretien était responsable de notre météo en dents de scie sur laquelle nous n’avons aucun contrôle! On passe de la tempête de neige, à la pluie puis au verglas en quelques heures. Ce n’est pas la fin du monde, mais panique et manque de patience sont la norme; donnons-leur le temps nécessaire. Beaucoup d'immaturité : on veut que tout soit parfait tout de suite. 

Nous sommes donc excessivement stressés à propos de tout et n’importe quoi. Si par hasard, nous sommes plutôt sereins, nous regardons le stress que vivent nos semblables. Notre cerveau compile les mauvaises nouvelles et les images et se dit «prépare-toi au pire!». De sorte que l’inquiétude peut constamment nous ronger sans raison valable.

Ç’a l’air que la sagesse pourrait nous épargner des consultations en psychiatrie. Au début du premier millénaire judéo-chrétien, Sénèque nous proposait des façons de réduire le stress causé par les anticipations : 

«II y a, ô Lucilius, plus de choses qui font peur qu'il n'y en a qui font mal, et nos peines sont plus souvent d'opinion que de réalité.

...Ce que je te recommande, c'est de ne pas te faire malheureux avant le temps; car ces maux, dont l'imminence apparente te fait pâlir, peut-être ne seront jamais, à coup sûr ne sont point encore.

Nos angoisses parfois vont plus loin, parfois viennent plus tôt qu'elles ne doivent; souvent elles naissent d'où elles ne devraient jamais naître. Elles sont ou excessives, ou chimériques, ou prématurées.  

Il est vraisemblable que tel mal arrivera, mais est-ce là une certitude? Que de choses surviennent sans être attendues, que de choses attendues ne se produisent jamais! Dût-il même arriver, à quoi bon courir au-devant du chagrin? Il se fera sentir assez tôt quand il sera venu : d'ici là promets-toi meilleure chance. Qu'y gagneras-tu? Du temps. Mille incidents peuvent faire que le péril le plus prochain, le plus imminent, s'arrête ou se dissipe ou aille fondre sur une autre tête. Des incendies ont ouvert passage à la fuite; il est des hommes que la chute d'une maison a mollement déposés à terre; des têtes déjà courbées sous le glaive l'ont vu s'éloigner, et le condamné a survécu à son bourreau. La mauvaise fortune aussi a son inconstance. Elle peut venir comme ne pas venir : jusqu'ici elle n'est pas venue. Vois le côté plus doux des choses.

Quelquefois, sans qu'il apparaisse aucun signe qui annonce le moindre malheur, l'imagination se crée des fantômes; ou c'est une parole de signification douteuse qu'on interprète en mal, ou l'on exagère la portée d'une offense, songeant moins au degré d'irritation de son auteur qu'à tout ce que pourrait sa colère. Or la vie n'est plus d'aucun prix, nos misères n'ont plus de terme, si l'on craint tout ce qui en fait de maux est possible. Que ta prudence te vienne en aide, emploie ta force d'âme à repousser la peur du mal même le plus évident; sinon, combats une faiblesse par une autre, balance la crainte par l'espoir. Si certains que soient les motifs qui effraient, il est plus certain encore que la chose redoutée peut s'évanouir, comme celle qu'on espère peut nous décevoir. Pèse donc ton espoir et ta crainte, et si l'équilibre en somme est incertain, penche en ta faveur et crois ce qui te flatte le plus. As-tu plus de probabilités pour craindre, n'en incline pas moins dans l'autre sens et coupe court à tes perplexités. Représente-toi souvent combien la majeure partie des hommes, alors qu'ils n'éprouvent aucun mal, qu'il n'est pas même sûr s'ils en éprouveront, s'agitent et courent par tous chemins. C'est que nul ne sait se résister une fois l'impulsion donnée, et ne réduit ses craintes à leur vraie valeur. Nul ne dit : Voilà une autorité vaine, vaine de tout point : cet homme est fourbe ou crédule. On se laisse aller aux rapports; où il y a doute, l'épouvante voit la certitude; on ne garde aucune mesure, soudain le soupçon grandit en terreur.»

Lettre de Sénèque à Lucilius (extrait)
[2,13] LETTRE XIII.
Sur la force d'âme qui convient au sage.
Ne pas trop craindre l'avenir.


Toutes les lettres :

20 janvier 2019

L’importance du livre en papier

«Pénétrer dans un livre, c’est se couper du monde pour rentrer en soi-même et regarder un film qui n’a jamais été projeté sur aucun écran. Une expérience unique aujourd’hui. Tout aussi unique est le fait que, contrairement à Netflix, aucun livre en papier ne récolte de données sur son lecteur. Pour cette raison toute simple, plus que jamais, lire est un acte de liberté.» ~ Janic Tremblay

Au démarrage de son projet, “Zuck” a écrit sur IM Chat : “Yeah, so if you ever need info about anyone at Harvard, just ask. I have over 4,000 emails, pictures, addresses, SNS. People just submitted it. I don’t know why. They ’trust me’. Dumb fucks.” Autrement dit, Zuckerberg connaissait déjà l'efficacité du piège tendu et traitait ses victimes de cons.

La lecture menacée par le multitâche?

Desautels le dimanche, 20 janvier 2019
Reportage audio, série Homo numericus, une nouvelle espèce hyperconnectée  

La popularité grandissante des mondes numériques au détriment de la lecture de romans et d'essais préoccupe de nombreux observateurs et scientifiques. Comme le rapporte Janic Tremblay, de façon plus large, c'est la capacité d'attention des citoyens qui est peut-être aussi en train de diminuer.

La lecture va-t-elle survivre à l'ère du multitâche?

Janic Tremblay, 18 janvier 2019
Reportage web 

Les limites du cerveau
Cette capacité à faire plusieurs choses à la fois est de plus en plus décrite comme le mode de fonctionnement multitâche. Le neuropsychologue François Richer n'y croit pas du tout.
   «C'est un mythe. Ce serait bien si c'était possible. Mais ce n'est pas le cas. Notre cerveau a des limites majeures. On est capable de faire une chose. Parfois une chose et demie. Deux maximum. Et encore. Ça dépend de la façon dont on définit la tâche.»
~ François Richer neuropsychologue
   Pour ce spécialiste de la distractibilité, il est clair que quelque chose a changé depuis 10 ans : nous sommes moins attentifs. D'une part parce que la communication est devenue dominante; nous sommes constamment en échange avec les autres. Et d'autre part, parce que la sollicitation interne est plus importante que jamais.
   «Il y a une petite voix intérieure qui se fait davantage entendre et qui nous dit qu'il y a d'autres possibilités que celle de simplement travailler. Vérifier nos messages. Consulter les nouvelles. Jouer. Cela crée des interruptions qui peuvent compromettre la qualité et la productivité de ce que nous faisons.»
   «Certains auteurs qui exagèrent peut-être diraient que la société au complet est en train de devenir TDAH ou distractible. La variété et l'échantillonnage ont pris le dessus sur l'approfondissement», observe François Richer.

Le plus beau des marque-pages! (Source photo : Le blog Epopia)

7 raisons (scientifiques) de lire un livre

Catherine Contant, 16 novembre 2018, ICI Radio-Canada Première

Vous cherchez des arguments pour convaincre un proche de délaisser un peu ses écrans et de s'adonner plutôt à la lecture? En voici sept basés sur la science.

1. Ça fait vivre plus vieux

Saviez-vous que vous pouvez gagner des années de vie en lisant régulièrement? Des chercheurs de l’Université Yale ont mené, pendant 12 ans, une expérience auprès de 3000 participants. Ils ont conclu en 2016 que ceux qui lisaient jusqu’à 3 h 30 par semaine avaient 17 % moins de risques de mourir que ceux qui ne lisaient pas du tout. Cette proportion grimpe à 20 % pour ceux qui accordaient plus de 3 h 30 par semaine à la lecture. De façon générale, ils ont constaté que les lecteurs vivaient deux ans de plus que les non-lecteurs!
   Et mieux vaut lire des romans plutôt que des journaux ou des magazines, car ce sont les ouvrages de fiction qui auraient le plus d’effets positifs. Selon les chercheurs, cela s’expliquerait par le fait que les histoires fictives stimulent plus l’esprit que les histoires réelles.  

2. Ça garde le cerveau en santé

La lecture serait aussi une façon de garder toute sa tête en vieillissant. La pratique d’activités intellectuelles, comme lire ou faire des casse-têtes, est associée à un moins grand risque de développer des maladies cognitives, comme l’Alzheimer ou la démence. Au cours d’une étude menée à la fin des années 1990, des chercheurs américains ont observé que les personnes âgées souffrant d’Alzheimer avaient pratiqué moins d’activités intellectuelles au cours de leur vie que celles qui n’étaient pas atteintes par cette maladie.
   Une autre étude, publiée en 2013, a démontré que chez les personnes âgées qui pratiquent des activités intellectuelles, le déclin des fonctions du cerveau, comme la mémoire, est beaucoup plus lent que chez les personnes qui n’en pratiquent pas.

3. Ça réduit le stress

Si vous vous sentez tendus, il n’y a rien de mieux qu’un bon livre pour relaxer. Des chercheurs de l’Université du Sussex, au Royaume-Uni, ont constaté en 2009 que le niveau de stress des gens diminuait de 68 % six minutes après avoir ouvert un livre. Lire serait même plus efficace que d'écouter de la musique, de boire une tasse de thé ou de faire une promenade, et ce, peu importe le livre choisi.

4. Ça améliore nos relations avec les autres

C’est prouvé: les lecteurs sont plus gentils et empathiques que ceux qui ne lisent pas! En 2013, aux États-Unis, des chercheurs ont conclu que la lecture de chefs-d’œuvre littéraires (et non pas de romans populaires) aide à mieux comprendre les émotions des autres. Cela viendrait du fait que dans les récits littéraires complexes, le lecteur doit faire appel à son intelligence émotionnelle pour décrypter les personnages et leurs sentiments. En lisant les Jane Austen, Victor Hugo et autres grands écrivains de ce monde, il développerait ainsi son empathie et sa capacité à gérer des relations sociales complexes ou conflictuelles.
   Une autre étude, parue en 2017, va encore plus loin en affirmant que la lecture nous rend non seulement plus empathiques, mais aussi plus gentils. Une chercheuse de l’Université Kingston, à Londres, a observé que les gens qui préféraient la télévision à un bon livre étaient moins amicaux que les amoureux de la lecture.

5. C’est associé à un meilleur statut socioéconomique

Lire aiderait aussi à gravir les échelons de la société. Pour en arriver à cette conclusion, des chercheurs de l'Université d'Édimbourg, en Écosse, ont mesuré les habiletés en lecture et en mathématiques d’enfants britanniques de 7 ans, puis ils ont observé leur statut socioéconomique 35 ans plus tard. Les enfants qui lisaient plus facilement à 7 ans avaient généralement atteint un meilleur statut socioéconomique à l’âge de 42 ans. Cela pourrait notamment s’expliquer par le fait que les gens qui ont plus de facilité à lire dans leur enfance restent généralement plus longtemps à l’école et atteignent un niveau d’éducation plus élevé.

6. Ça augmente la créativité

En 2011, des chercheurs écossais et australiens ont voulu mesurer le lien entre les habiletés de lecture et la créativité. Ils avaient comme hypothèse de départ que les gens qui éprouvent des difficultés de lecture compensent cette lacune en développant plus leur créativité. Mais c’est tout le contraire qu’ils ont découvert! Les adolescents et les jeunes adultes qui avaient de la facilité à lire sont ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats aux différents tests de créativité qu’on leur a fait passer.

7. Ça rend heureux

La clé du bonheur? Un bon livre! Une étude menée par l’Université de Liverpool, en 2016, indique que les gens qui lisent beaucoup se disent généralement plus satisfaits de leur vie. Ils entretiennent également un plus grand nombre de relations sociales, qui sont un facteur directement lié au bonheur. 27 % des personnes sondées au cours de l’étude ont aussi affirmé avoir amélioré leur vie, en quittant leur emploi ou en mettant fin à une relation malsaine, par exemple, après avoir lu un livre marquant.

19 janvier 2019

Plus dur pour les uns que pour les autres

À moins 40°C on nous conseille de ne pas rester longtemps dehors. Sage conseil, pour les gens qui ont le choix.

Photo : Michael Charles Cole, Radio-Canada 

Dans certains refuges pour sans-abri, on n’admet pas leurs chiens. Cruel. J’imagine qu’ils ont leurs raisons... Mais la personne va-t-elle abandonner son fidèle compagnon d’infortune, son meilleur ami? Par contre, cette année, l’hôpital Victoria (à Montréal) admet les chiens. Chapeau!

La Fête des neiges débutait aujourd’hui au Parc Jean-Drapeau (Montréal). Vu le froid intense (moins 30°C), on a prévu des endroits où les familles peuvent se réchauffer entre les activités. On comprend, le tourisme du divertissement c’est bon pour l’économie (le festival accueille en moyenne 100 000 visiteurs). Alors, laissons les OSBL et les bénévoles s’occuper des itinérants... Nous avons un bloc de glace à la place du cœur.

Photo : Muriel Draismaa, CBC News (Toronto) 

Photo : John Schults, Reuters 

Pire scénario demain : même froid, plus 15 à 20 cm de neige, des vents de 40/60 km/h, et poudrerie bien sûr. Pf! 

Combattre l’itinérance en période de grand froid
Par Ismaël Houdassine 
RCI Net, vendredi 18 janvier, 2019

Photo : Mike Albans, La Presse canadienne (Ce matin, on a dû amputer la main d'un homme itinérant à Mtl)

Pendant l’hiver, les centres d’hébergement sont pris d’assaut. C’est encore le cas cette année avec des records de fréquentations. Les programmes d’urgence destinés aux itinérants doivent trouver des réponses pour loger, mais aussi pour soigner les personnes en situation de vulnérabilité.
   Les activités de la Mission Bon Accueil ont commencé dès le mois de novembre avec le froid. À Montréal, l’organisme est capable de réagir aux différentes périodes hivernales, mais avec la réalité des situations d’itinérance, les semaines sont très occupées.
   «Le phénomène de l’itinérance dans la métropole est un phénomène qui touche les 365 jours de l’année, explique Sam Watts en entrevue. Dans les périodes de grands froids, on va voir un peu plus de monde, mais honnêtement,  la plupart du temps on fonctionne déjà à pleine capacité.» [...]


L’omelette des gilets jaunes : 

La grasse matinée
Jacques Prévert

Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines.
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang!...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

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Assis sous un arbre, il parabolait «Heureux les pauvres d'esprit, ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ils travailleront dur, ils recevront des coups de pied au cul, ils feront des heures supplémentaires qui leur seront comptées plus tard dans le royaume de mon père.» Il guérissait aussi les hydropiques, il leur marchait sur le ventre en leur disant qu'il marchait sur l'eau, et l'eau qu'il leur sortait du ventre il la changeait en vin; à ceux qui voulaient bien en boire, il disait que c'était son sang.

Jacques Prévert

10 janvier 2019

Froidure mortelle

Météo de congélateur! On prévoit entre  -27 / -38°C, incluant le facteur éolien. Brrr.

Photographe inconnu. 

Mais rien de comparable au froid sibérien : le mercure peut descendre à -68°C!!

La Russe Anastasia Gruzdeva a pris un autoportrait alors que la température était de -50°C à Yakutsk (janvier 2018). (Photo Anastasia Gruzdeva via AP) 

Dans ce temps-là, je pense aux sans-abri, aux maisons mal chauffées, aux chats et chiens errants, aux oiseaux... la liste est longue. Pourquoi vivons-nous sur une planète aussi inhospitalière?

Blanc cassé

Au réveil  
j'allume un feu
dehors
la fumée se mêle
au brouillard
j'adore
ça me rappelle
ma cervelle

Thomas Vinau


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La vie continue...

La vie continue. Pour l’ensemble, de petits détails insignifiants continuent d’animer la morosité dans le giron du négatif inépuisable. La majorité s’y vautre, inconsciente de la gravité de l’erreur. Être positif requiert un effort constant mais c’est ça ou la léthargie sirupeuse des éternels catastrophés... je laisse ces constats  déferler sans spécifier ni source ni solution. Je pense avec ma plume comme on trace le contour d’un concept. Que le contour. Tant d’angles analysés avant que la main ne signe une seule phrase complète... la lenteur de l’encre encore permet le raffinement mais ce même raffinement est constitué des miettes, des résidus impurs d’un petit quelque chose à toujours insaisissable.

Sans titre

Au bout de la vie, face à soi-même, tout s’allège de l’importance que nous accordons à tout, à tort et à travers.
Ce qui importe vraiment brille en îlots incandescents dans une mer d’élans si peu sincères qu’on se doit de questionner chaque lien.
Tous les liens.
Au bout de la vie, l’inutile ne sait plus où se cacher.

Sans titre

J’entends la vie
Ses faux silences
Quelle belle musique

Je veux les matins encore
Tout plein les bras
Peut-être un dernier
Bouquet de poèmes
À se mettre en bouche avant la bascule
J’entends la vie ce matin
Si l’émotion m’étreint
J’entends craquer mes os
Elle en est rendue là
La fragilité  

Richard Neveu 1962-2008
(Derniers écrits)   

L’Univers Imaginaire de Ode 

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J'aime les chats

Pourquoi j'aime les chats?
Je ne sais pas vraiment
Mais je pense que c'est pour la même raison
Que j'aime l'aube
Et le lever du soleil
Et la tombée de la pluie.


Poème d’amour

Qu’est-ce que c’est agréable
de pouvoir se lever le matin
tout seul
et de ne pas avoir à dire aux gens
que vous les aimez
quand vous ne les aimez plus.

Richard Brautigan 1935-1984

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La douce vie 

Comment encore reconnaître
Ce que fut  la douce vie?
En contemplant peut-être
Dans ma paume l’imagerie

De ces lignes et de ces rides
Que l’on entretient
En fermant sur le vide
Cette main de rien.

Rainer Maria Rilke (Portrait intérieur)

5 janvier 2019

Sourire : meilleure façon de montrer les dents au destin

«Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même.» (Montaigne)

Ciel et enfer

Un grand samouraï baraqué vient voir un maître de sagesse et lui pose cette question : «Dites-moi, quelle est la nature du ciel et de l’enfer?»
   Le maître le regarde en face et rétorque : «Pourquoi est-ce que je devrais répondre à la question d’un sale plouc, d’un misérable dégueulasse de ton espèce? Penses-tu vraiment que je devrais dire quoi que ce soit à un minable comme toi?»
   Furieux, le samouraï dégaine son épée et la lève pour trancher la tête du maître.
   Le maître lui dit alors : «L’enfer, c’est ça.»
   Aussitôt, le samouraï comprend qu’il vient  de créer son propre enfer, chaud et noir, plein de haine, de colère et de ressentiment, pour se protéger. Il voit qu’il s’est enfoncé en enfer au point de vouloir tuer quelqu’un. Des larmes remplissent ses yeux au moment où il joint les mains et s’incline pour exprimer la gratitude que cette intuition lui inspire.
   Le maître ajoute : «Le ciel, c’est ça.»


Souffrance

Charlotte Joko Beck (Soyez zen ... en donnant un sens à chaque instant)

Le mot souffrance est un dérivé du latin subferre, composé du verbe ferre, porter, et du préfixe sub qui veut dire sous, dessous. Le terme dans son ensemble exprime donc l’idée de : se trouver dessous, porter par-dessous.

D’autres termes voisins de souffrance évoquent en revanche une image de lourdeur, un sentiment d’oppression : c’est le cas de mots comme affliction, peine et dépression. Le mot dépression, en fait, dérive du latin deprimere qui signifie presser sur quelque chose, pousser vers le bas. [...]

On pourrait de même distinguer deux sortes de souffrances : l’une qui nous donne un sentiment d’oppression – on se sent comme écrasé par quelque chose d’extérieur à soi. Et l’autre qui consiste à simplement sup-porter, rester dessous, assumer, ne faire qu’un avec la souffrance en question. Or, il est capital de faire la distinction entre ces deux types de souffrance. Le Bouddha disait que la vie même était souffrance. Une vérité relativement facile à comprendre quand tout va mal et qu’on souffre, mais qui est moins évidente lorsqu’on se sent bien et que tout semble marcher comme sur des roulettes. ... Cependant, il existe différentes sortes de souffrances. Vous pouvez souffrir parce que vous désirez ardemment quelque chose et que vous n’arrivez pas à l’avoir, mais même si vous l’obtenez, vous souffrirez encore parce que vous aurez peur de la perdre. Que vous arriviez à vos fins ou non, de toute façon vous aurez mal. Et pourquoi? Parce que tout change sans arrêt dans la vie : tout passe, tout casse et tout lasse. Nous savons bien que les moments heureux ne durent pas toujours, et à l’inverse, même si c’est une consolation de savoir que les peines et les souffrances ont également une fin, on ne peut jamais être sûr qu’elles ne reviendront pas.

Le mot souffrance ne dépeint pas seulement les moments de crise les plus pénibles de nos vies, mais une très large gamme de sentiments comme la frustration, la peine, l’angoisse, par exemple, le plus généralement tout ce qui exprime notre insatisfaction profonde par rapport à la vie. Imaginez-vous une journée idéale, un jour fantastique où tout marcherait parfaitement, depuis le petit déjeuner au lit avec des croissants chauds jusqu’au dîner intime avec un être cher, en passant par des choses très positives au travail; eh bien, même une journée heureuse comme celle-là ne serait pas exempte d’une certaine souffrance, du fait que vous sauriez déjà que le lendemain risque d’être tout à fait le contraire. Rien n’est jamais sûr et garanti d’avance dans la vie, et c’est une certitude permanente qui nous angoisse. C’est comme une douleur lancinante et secrète qui nous travaille et qui empoisonne même nos meilleurs moments puisqu’on craint déjà de les voir s’enfuir et disparaître. C’est dans ce sens-là qu’on peut dire que la vie est souffrance. [...]

 Il y a une chose que je voudrais précise : au bout du compte, ce qui nous arrive a moins d’importance que la manière dont nous y réagissons. Si la vie se montre dure et cruelle envers nous, nous pestons et nous tempêtons; nous avons le réflexe de lutter et de nous battre contre les événements, en cela émules des héros de Shakespeare : «Prendre les armes contre la horde des tribulations, et grâce au combat, les vaincre.»
   Ce serait bien, effectivement, de pouvoir arrêter «les frondes et les flèches d’un sort trop funeste» en luttant contre lui...Il nous arrive tous les jours d’être confronté à des situations injustes – à notre avis – et auxquelles nous ne savons pas réagir autrement qu’en nous battant. Et c’est notre esprit qui nous sert d’armure dans ce combat : on s’arme de sa colère et de ses opinions, on se drape dans son bon droit, comme si on enfilait un gilet pare-balles. Et l’on croit que c’est la seule solution, la seule manière de vivre sa vie. Alors que, pour tout résultat, on ne fait qu’approfondir le gouffre qui nous séparait des autres, tout en attisant le feu de la colère et en contribuant à rendre tout le monde un peu plus malheureux – aussi bien soi-même que les autres. Mais me direz-vous, si cette méthode-là ne marche pas, comment peut-on faire face à la souffrance inhérente à la vie? [...]  

Au lieu de se rebeller contre la souffrance, il s’agit de l’assumer et ne faire qu’un avec elle. Ce qui ne veut pas dire rester passif et ne rien faire, mais agir à partir d’un état d’acceptation totale. Et encore, acceptation n’est pas vraiment un terme qui convient; il s’agit simplement de ne plus se dissocier de la souffrance, de l’assumer complètement au point de ne faire qu’un avec elle. On renonce à se projeter ou à chercher des échappatoires. On s’ouvre complètement, on accepte d’être totalement vulnérable devant la vie et c’est paradoxalement, la seule manière de bien la vivre.

Il va sans dire que si vous êtes faits du même bois que moi, vous ferez tout ce que vous pourrez pour remettre cette ouverture le plus longtemps possible. Car, c’est une chose que d’en parler et tout à fait autre que de le faire! Cependant une fois qu’on a le courage de se lancer, on sait parfaitement qui on est et qui sont les autres – on le sent jusque dans ses tripes. Dès qu’on adopte un point de vue ou une position rigides par rapport à la vie, on déclenche un processus de tri et d’exclusion – d’un côté ce qu’on désire, de l’autre ce qu’on rejette. Nos vieux réflexes ont la peau dure, mais une pratique sincère et assidue les ébranlera petit à petit, pour finir par avoir raison d’eux. Il va de soi qu’une telle remise en question ne se fera pas sans mal et sans conflits intérieurs, et il faudra sans doute un certain temps pour arriver à assimiler une nouvelle attitude face à la vie. Mais c’est justement à cela que sert la pratique : nous rendre capables d’assumer notre souffrance au lieu de la rejeter et de la combattre. Et dès qu’on y parvient, c’est toute notre manière de voir la vie qui change radicalement, tout d’un coup. Ensuite, cette nouvelle vision des choses nous guidera pendant un certain temps, jusqu’à ce que les réalités – changeantes – la fassent de nouveau évoluer et qu’un autre cycle démarre.

Chaque fois que nous regardons la souffrance en face et que nous l’assumons, notre vision de la vie s’enrichit, même si cette mutation reste à chaque fois aussi pénible et douloureuse. C’est un peu comme quand on escalade une montagne : plus on grimpe et plus on a une vue claire du paysage. Et les grands panoramas visibles des sommets n’effacent en rien la beauté des paysages qu’on avait découverts plus bas; chaque étape de l’ascension a son charme et sa valeur propres, et sert de base à la suivante. De même à chaque cycle de remise en question, on grimpe un peu plus haut, on voit un peu plus loin et l’on sait un peu mieux comment agir.