5 octobre 2015

En hommage à Henning Mankell

Owl Creek, Aspen Colorado (photographe inconnu)

Je suis une inconditionnelle de Henning Mankell. Il observait l’humain avec lucidité, sans le juger ni le mettre sur un piédestal. Il brossait des portraits réalistes, sans occulter quoi que ce soit de la laideur et de la beauté de la nature humaine. J’ai aimé tout ce que j’ai lu et vu. Notamment les premières séries Wallender avec Krister Henriksson. Beaucoup d’imitations... mais il manque l’âme, le cœur, la profondeur de sentiment et la pensée de l’auteur qui les a inspirées.

J’étais extrêmement peinée d’apprendre sa mort aujourd’hui. J’aurais aimé le lire encore longtemps. Étrangement, il y a deux jours je me demandais comment il s’en sortait avec son cancer; j’ai écouté le thème musical de Wallender et relu quelques passages notés du roman Les chaussures italiennes. En voici quelques-uns qui me paraissent de circonstance.

Résumé : À 66 ans, Fredrick Welin vit reclus depuis 12 ans sur une île de la Baltique avec pour seule compagnie un chat et un chien et pour seules visites celles du facteur de l’archipel. Depuis qu’une tragique erreur a brisé sa carrière de chirurgien, il s’est isolé des hommes. Pour se prouver qu’il est encore en vie, il creuse un trou dans la glace et s’immerge chaque matin. Au solstice d’hiver, cette routine est interrompue par l’intrusion d’Harriet, la femme qu’il a aimée et abandonnée 40 ans plus tôt. Harriet qui se meurt d’un cancer exige qu’il tienne une vieille promesse : lui montrer un lac forestier éloigné.  

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Pour ce qui est de me sauver, en tout cas, c’est inutile. Je n’ai pas de projets de suicide. 
   Dans un autre temps, juste avant la catastrophe, il m’est arrivé, oui, de vouloir en finir. Pourtant, je ne suis jamais passé à l’acte. La lâcheté a toujours été une fidèle compagne de ma vie. Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d’un abîme. Je m’y cramponne tant que j’en ai la force. Puis je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m’attend. Y a-t-il quelqu’un en bas pour me recevoir? Ou n’est-ce qu’une froide et dure nuit qui se précipite à ma rencontre? (p.11)

Tout en écoutant le bruit, j’ai pensé que la vie avait défilé très vite. Je suis ici maintenant. Un homme de soixante-six ans, solvable, porteur d’un souvenir qui le taraude en permanence. (...) Il y a un instant, j’en étais encore au premier acte. Voilà que l’épilogue a commencé. (p.12-13)

Aucun courrier aujourd’hui. Hier non plus, il n’y en avait pas. Jansson, le facteur de l’archipel, vient quand même. Il y a douze ans, je lui ai pourtant interdit d’accoster à mon ponton si c’était pour m’apporter de la réclame. Je n’en pouvais plus des promotions sur le lard salé et les ordinateurs. Je lui ai dit que je ne voulais avoir aucun contact avec ces gens qui me pourchassaient avec leurs offres spéciales. La vie n’est pas une affaire de réduction, voilà ce que j’essayais d’expliquer à Jansson. La vie, au fond, c’est quelque chose de sérieux. Il y a un enjeu, je ne sais pas lequel, mais il faut tout de même croire qu’il existe, et que le sens caché se trouve un cran au-dessus des chèques-cadeaux et des tickets de grattage. 
   Ça a provoqué une prise de bec, qui n’était ni la première, ni la dernière. Parfois je crois que ce qui nous unit, Jansson et moi, c’est la rage. N’empêche qu’après ce jour-là il ne m’a plus jamais apporté de réclame. (p.19)

Au fond, je ne sais rien de Jansson, à part le fait que son prénom est Ture et qu’il est le facteur de l’archipel. Je ne le connais pas et il ne me connaît pas. Mais quand son bateau – ou, en hiver, son hydrocoptère – apparaît au détour de la pointe, je suis presque toujours sur le ponton à l’attendre. Je l’attends, je me demande pourquoi, et je sais que je n’aurai jamais de réponse. 
   C’est comme attendre Dieu ou Godot, sauf qu’à la place c’est Jansson qui arrive.   
   Quand ça me prend, je m’assieds à la table de la cuisine et j’ouvre le journal de bord que je tiens depuis que je vis ici. Je n’ai rien à raconter et je ne vois personne qui puisse s’intéresser un jour à ce que j’écris. Mais j’écris quand même. Chaque jour de l’année, quelques lignes. (…) J’écris la chronique d’une vie qui a tourné court. (p.22)

Jansson est quelqu’un pour qui ma générosité bienveillante va de soi, et c’est sans doute pour ça qu’il me déplaît tant. C’est difficile d’avoir pour plus proche ami quelqu’un qu’on n’aime pas. (p.25)

Je n’ai jamais, au grand jamais, laissé Jansson entrer dans ma maison, et je n’avais aucune intention de déroger à la règle. 
   Parfois j’aimerais avoir quelqu’un à qui parler. Les échanges avec Jansson ne peuvent pas vraiment être appelés des conversations. Ce sont des bavardages. Des bavardages de ponton. Il me raconte des choses qui ne m’intéressent pas. Il m’oblige à diagnostiquer des maladies imaginaires. Mon ponton et ma remise sont devenus une clinique privée réservée à un seul patient. (...) 
   Mais on ne peut pas dire que les propos que nous échangeons constituent une véritable conversation. 
   J’ai parfois tenté de lui demander son avis, en général, sur la vie et sur l’abîme qui nous attend. Mais il ne comprendrait pas. Sa vie tourne autour des lettres, timbres, recommandés, accusés de réception, mandats, virements, et d’une quantité atroce de réclame. (...) Avec tous ces sujets de préoccupation, Jansson n’a sans doute pas d’avis sur l’abîme. (p.26-28)

J’ai essayé de parvenir à une décision. Fallait-il continuer à garder ma forteresse? Ou m’avouer vaincu et tenter d’utiliser à bon escient le temps qu’il me restait peut-être à vivre? (p.29)

Les chaussures italiennes
Henning Mankell (8 février 1948 – 5 octobre 2015)
Traduction : Anna Gibson
Éditions du Seuil (2009) 

Une dernière citation du même roman :


Autres :

[...] je réserve dans l'année un certain nombre de semaines, appelons-les blanches, appelons-les noires, où je n'accorde aucun intérêt, quel qu'il soit, au monde qui m'entoure. Quand j'émerge de cette abstinence médiatique, il s'avère toujours que je n'ai rien raté d'important. Nous vivons sous une pluie crépitante de désinformation et de rumeurs, avec un nombre très réduit de nouvelles décisives. Au cours de ces semaines d'abstinence, je me consacre à la recherche d'une autre sorte d'informations : celles que j'ai en moi. (Avant le gel)

[...] la résignation est le lot de chacun. Tout le monde finit terrassé par des forces invisibles. Personne n'y échappe. (L'Homme qui souriait)

L'être humain est un animal qui vit dans le but de résister encore un moment.
(La Cinquième femme)

La vie était comme un pendule. Elle oscillait entre douleur et répit. Sans arrêt, sans fin.
(La Cinquième femme)

Interview récente :

The novelist said in the interview that when he was young, “the only thing I was afraid of was getting old and turning around and seeing that I botched my life. But I’m happy with the life that has been.”

“I have always made my choices and lived despite them, whether they were right or wrong. I have never been like a dry leaf that someone threw into the stream and which randomly ends up anywhere downstream. I dare to turn around now and look back, because I see that I have not botched my life. The unique thing about life is that you must account for the choices you make. You can never take a step back and redo it. It does not mean that I’m finished. Death, when it comes, interferes always in the living things that are going on,” he said. (Göteborgs Posten)

Via The Guardian (plusieurs articles au sujet de Mankell) :
http://www.theguardian.com/books/2015/oct/05/henning-mankell-wallender-author-dies-at-67

Une minute de Wallender (presque de silence...)

4 octobre 2015

La pitoyable culture des armes


«Ah, les États-Unis... le seul pays où on peut aller à la messe en portant un gun... la terre de la liberté.» ~ Philippe Laguë (au sujet de la visite du pape, Radio-Canada) 

«Les autorités ont confirmé que le tireur du campus Umpqua de Roseburg (Oregon) possédait 14 armes (acquises légalement), dont 6 qu'il avait avec lui sur le site de la fusillade.» La logique pro-arme de la région : «C'est comme si un enfant commet un acte répréhensible avec un objet et qu'on le confisque à tous les autres qui ne sont pas coupables, ça paraît un peu extrême.» «Nous ne voulons pas perdre notre droit constitutionnel de posséder des armes.»

Je commence à trouver l’idée de Trump [1] (la construction d’un mur entre les États-Unis et le Canada) intéressante – au fond, ce serait tout à notre un avantage. Selon des données compilées par le groupe Everitown for Gunsafety (Toutes les villes pour une sécurité des armes à feu), il a y eu 142 incidents avec des tirs dans des écoles aux États-Unis depuis le massacre de Sandy Hook en 2012.

«Le fossé canado-américain se situe principalement à trois niveaux : la santé, la tolérance aux inégalités sociales et... la question du port d'armes. (...) Pendant que le Canada adoptait des règles plutôt contraignantes sur le port d'armes - du moins en comparaison avec les États-Unis -, les cours américaines interprétaient de manière assez large le droit de posséder une arme. Ajoutez à cela un lobby extrêmement puissant, le National Rifle Association, qui lutte contre toutes les mesures contraignantes et finance les campagnes des politiciens qui les appuient.»
~ Pierre Jury, Le Droit

A gun is just a tool
(until you find yourself at the wrong end of one)

By Anthony Taille

“Fuck you,” he said rising his Colt to my chest.

That’s it, I thought. This is where I end.

The gun was intensely black, its barrel only a few inches from me. This is what it feels like, I thought. I wondered if the bullet would cut across my body. I wondered if I would fall on my back under the force of the metal piercing through my flesh and hitting my bones and arteries. Maybe I would drop on my knees or take air like in movies. Maybe there would be a white flash and the last thing I’d see would be the dark blue sky over my head.

À lire :  
https://human.parts/a-gun-is-just-a-tool-until-you-find-yourself-at-the-wrong-end-of-one-95bdb4ab16d5

«Je sais, par expérience, qu'il vaut mieux ne pas les regarder [les victimes]. Il est plus facile de tuer ce qu'on ne connaît pas.»
~ Albert Camus (Le malentendu)

«J’en connais qui seraient capables de tuer pour avoir le prix Nobel de la paix.»
~ Jean Yanne (1933-2003) 

Peter Seeger (1919-2014) comptait parmi les troubadours de la paix des années 60+. Son oeuvre est un réquisitoire en faveur des droits civiques, de la justice, de la liberté d’expression et de l’écologie.

Cette ode au pacifisme n’a pas vieilli puisque nous n’avons rien appris.



Where have all the flowers gone
Peter Seeger

Where have all the flowers gone, long time passing?
Where have all the flowers gone, long time ago?
Where have all the flowers gone?
Young girls have picked them everyone

Oh, when will they ever learn?
Oh, when will they ever learn?

Where have all the young girls gone, long time passing?
Where have all the young girls gone, long time ago?
Where have all the young girls gone?
Gone for husbands everyone

Oh, when will they ever learn?
Oh, when will they ever learn?

Where have all the husbands gone, long time passing?
Where have all the husbands gone, long time ago?
Where have all the husbands gone?
Gone for soldiers everyone

Oh, when will they ever learn?
Oh, when will they ever learn?

Where have all the soldiers gone, long time passing?
Where have all the soldiers gone, long time ago?
Where have all the soldiers gone?
Gone to graveyards, everyone

Oh, when will they ever learn?
Oh, when will they ever learn?

Where have all the graveyards gone, long time passing?
Where have all the graveyards gone, long time ago?
Where have all the graveyards gone?
Gone to flowers, everyone

Oh, when will they ever learn?
Oh, when will they ever learn?

Where have all the flowers gone, long time passing?
Where have all the flowers gone, long time ago?
Where have all the flowers gone?
Young girls have picked them everyone

Oh, when will we ever learn?
Oh, when will we ever learn?

Commentaire d’un internaute : Where has all the (war) money gone?

Pete Seeger at age 88 photographed on 6-16-07 at the Clearwater Festival 2007 by Anthony Pepitone. 

“In the beginning of a change the patriot is a scarce man, and brave, and hated and scorned. When his cause succeeds, the timid join him, for then it costs nothing to be a patriot.” ~ Mark Twain (Notebook; 1904)

“Man is the only Patriot. He sets himself apart in his own country, under his own flag, and sneers at the other nations, and keeps multitudinous uniformed assassins on hand at heavy expense to grab slices of other people's countries, and keep them from grabbing slices of his. And in the intervals between campaigns he washes the blood of his hands and works for “the universal brotherhood of man” – with his mouth.”
~ Mark Twain (The Lowest Animal

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[1] Le psychologue Gregg Henriques a publié une analyse psychosociale intéressante sur le phénomène Donald Trump : The psychosocial dynamics of Trump's rise

«Quelles sont les courants sociaux et psychologiques qui nourrissent la popularité de Trump? Mon analyse de base suggère que Trump incarne un fantasme narcissique et une défense contre l’anxiété présente chez les mâles blancs chrétiens traditionnels (Traditional Christian White Males – TCWM) en perte de pouvoir et de prestige, en particulier chez ceux dont le statut économique est inférieur à la moyenne. 
   D’où vient cette anxiété? Depuis les années 60, les États-Unis ont connu des changements relativement au pouvoir et à la domination, surtout sur le plan socioculturel normatif (c'est-à-dire, ce qui était socialement justifié). Tout au long de l'histoire de notre nation (et en Europe de l'Ouest plus largement encore), les structures du pouvoir ont été dominées par des mâles blancs chrétiens hétérosexuels, et cette position dominante fut explicitement légitimée. ... Pensez seulement aux pères fondateurs pour qui l'idée d'égalité entre les races ou les sexes était un anathème indigne d’examen.
   Mais (heureusement) l’hégémonie (normative) des TCWMs s’est effritée, surtout au cours des 50 dernières années, grâce aux mouvements de droits civils des années 60, au mouvement féministe des années 70 et plus récemment aux mouvements LGBT et laïque/non-religieux. Ces forces ont certes mené notre société vers plus de justice, mais les TCWMs éprouvent de l’anxiété et de la rancoeur parce qu’ils se considèrent privés de certains de leurs pouvoirs. Les rôles traditionnels relatifs à l’identité sexuelle continuent à s’assouplir, et cela soulève des questions sur ce qui définit l’«homme».
   Trump plaît aux hommes blancs défavorisés en colère non pas parce qu’il présente une idéologie politique claire mais parce que sa personnalité égoïste et narcissique, jumelée au succès, les séduit.
   Ils s’imaginent qu’avec Trump, ils retrouveront le «bon vieux temps» où ils avaient du pouvoir. D’ailleurs, le slogan de Trump “Make America Great Again” est à l’image de son ego surdimensionné. Il est clair qu'il joue avec une dynamique psychosociale directement reliée à l’état de confusion et de contradiction qui règne dans notre pays. J'espère que nous pourrons utiliser le phénomène Trump pour «diagnostiquer» cette dynamique et ensuite, avec conscience, commencer à développer des systèmes éducatifs et politiques, et des mouvements qui s'y attaqueront de façon constructive plutôt que d’essayer de vivre un fantasme narcissique pathologique au niveau des systèmes sociaux.»

https://www.psychologytoday.com/blog/theory-knowledge/201509/trump-psychosocial-analysis

29 septembre 2015

Langage de l'enfance

(Photographe inconnu)

«L'enfance est ce que le monde abandonne pour continuer d'être monde.»
~ Christian Bobin (Mozart et la pluie)

Ma maison

J’aime ce rêve où j’écris mes poèmes
où je respire le temps qui passe
où j’écoute les oiseaux chanter
Ce rêve, c’est ma maison

J’aime cet océan où je navigue seule
où les vagues sont douces
où les poissons sont feu
Cet océan, c’est ma maison

J’aime ce livre ouvert aux autres
où les pages sont écrites à l’encre de lumière
où les mots virevoltent autour de moi
Ce livre, c’est ma maison

~ Elodie Santos, 2015

Via : http://www.poetica.fr

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Child

Your clear eye is the one absolutely beautiful thing.
I want to fill it with color and ducks,
The zoo of the new

Whose names you meditate
April snowdrop, Indian pipe,
Little

Stalk without wrinkle,
Pool in which images
Should be grand and classical

Not this troublous
Wringing of hands, this dark
Ceiling without a star.

~ Sylvia Plath, 1963

http://www.angelfire.com/tn/plath/

Via : http://www.espritsnomades.com

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En mars – 79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots
Des mots, mais pas de langage,
Je partis pour l'île recouverte de neige.
L'indomptable n'a pas de mots!
Ses pages blanches s'étalent dans tous les sens.
Je tombe sur les traces de pas d'un cerf dans la neige
Pas des mots, mais un langage.

~ Tomas Tranströmer, 1983 (Baltiques)

Via : http://www.espritsnomades.com

25 septembre 2015

Disparaître et réapparaître

Mon plus grand rêve serait d’avoir un moyen de me téléporter en disant simplement «Scotty, beam me up!» (Star Trek IV: The Journey Home). Économie de temps et d’énergie, aucun carburant fossile ou véhicule ou gadget. Fantastique, que de problèmes éliminés!


«Que les gens disparaissent est au fond moins surprenant que de les voir apparaître soudain devant nous, proposés à notre coeur et à notre intelligence. Ces apparitions sont d'autant plus précieuses qu'elles sont infiniment rares. La plupart des gens sont aujourd'hui si parfaitement adaptés au monde qu'ils en deviennent inexistants.»
~ Christian Bobin (Ressusciter)

Photo : film Au-delà de nos rêves

Le voilier

Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l’océan.
Il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.
Quelqu’un à mon côté dit : «Il est parti!»
Parti? Vers où?
Parti de mon regard. C’est tout...
Son mât est toujours aussi haut,
sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit : «il est parti!»
Il en est d’autres qui, le voyant poindre à l’horizon et venir vers eux,
s’exclament avec joie : «Le voilà!»...
C’est cela la mort.

~ William Blake

«Nous vivons dans le vide ouvert par un événement, nous allons d'un événement à l'autre et il faut parfois des années pour qu'un événement succède à un autre. Entre les deux, le vide. Enfin, pas tout à fait : survient parfois la belle lumière d'un visage, d'une parole, d'un geste.» ~ Christian Bobin (La plus que vive)

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Nous nous sommes rencontrés pour une raison
Tu es soit une bénédiction, soit une leçon  

11 septembre 2015

Blogopause

En mode veille, le temps de réexaminer mes motivations.

«Ma base de données est dans le cyberespace, donc je suis interactive, je suis hyperactive, et de temps en temps, je suis radioactive.» (Emprunté à George Carlin)

Sleep Mode for awhile.


10 septembre 2015

Tout le monde était plus gentil dans les années 50



C’est un fait que les gens étaient plus avenants et respectueux, et beaucoup moins grossiers à l'époque.

Ce cliché m’a donné envie de retransmettre les précieux conseils de Ryôkan. On parle ici de communication en face à face, bien sûr. Ces préceptes sont encore plus difficiles à appliquer sur internet. Que de malentendus et de mésinterprétations...  

Les préceptes de Ryôkan (1)

Un ensemble de conseils offerts par Ryôkan à ses contemporains. Toujours bien connus au Japon, parfois on trouve encore ces préceptes affichés dans la demeure des gens.

Ne pas trop parler.
Ne pas parler vite.
Ne pas parler fort.
Ne pas donner son avis quand il n’est pas sollicité.
Ne pas couper la parole…
Ne pas dire le contraire de ce que l’on pense.
Ne pas prendre la parole avant que l’autre ait terminé sa phrase.
Adapter les propos à la situation.
Ne pas parler de raison à quelqu’un qui est ivre.
Ne pas parler de raison quand soi-même, on est ivre.
Ne pas parler de raison à un homme en colère.
Ne parler de raison quand on est soi-même en colère.
Ne pas insister sur les détails.
Ne pas parler en exigeant.
Ne pas dévoiler ce qu’un autre veut cacher.
Ne pas faire de demi-plaisanteries.
Ne pas taquiner à la légère.
Ne pas surestimer quelqu’un.
Ne pas répondre à quelqu’un sans bien comprendre ce qu’il veut dire.
Ne pas aborder des sujets de querelles.
Ne pas parler de sujets politiques.
Ne pas tromper un enfant.
Ne pas faire de leçons savantes à un enfant.
Ne pas parler longtemps sans raison.
Ne pas prendre plaisir à utiliser un mot dont on n’a pas complètement compris le sens.
Ne pas parler avec mystère.
Ne pas tenir des propos inutiles.
Ne pas dire de mal d’autrui.
S’abstenir de propos pas vraiment utiles.
Il est difficile d’écouter avec attention la réponse d’autrui.
Il est difficile d’exprimer quelque chose dans sa totalité.
Il faut savoir extraire les aspects nécessaires et faire un résumé.
Ne pas revenir sans cesse sur quelque chose que l’on a irrémédiablement perdu.
Ne pas parler de ses exploits.
Ne pas se glorifier de ses succès.
Ne pas développer des choses sans importance en sachant qu’elles sont sans importance.
Ne pas dire à quelqu’un quelque chose qu’il lui est insupportable d’entendre.
Ne pas lui dire des choses qu’il n’aime pas entendre.
Ne pas dire quelque chose sans tenir compte de l’état émotionnel de l’autre.
Ne pas parler à haute voix auprès de quelqu’un qui dort.
Ne pas faire semblant de tout savoir.
Ne pas forcer quelqu’un à écouter son propre avis.
Ne parler pas de sujets religieux impunément.
Ne pas abuser de paroles pour demander un service à quelqu’un mais dire juste ce qui est nécessaire.
Ne pas tenir tête.
Ne pas user de flatteries.
Ne pas faire de reproches avant d’avoir fait le tour de la question.
Ne pas faire facilement des promesses car l’on risque de manquer à sa parole.
Ne pas tenir de propos licencieux.
Ne pas aborder un nouveau sujet alors que l’on n’a pas fini de traiter le premier.
Ne pas dire à l’un ce que l’on veut dire à l’autre.
Parler sous le couvert de la gentillesse peut se transformer en rancune.
Ne pas médire dans le dos de quelqu’un mais lui dire en face, ce que l’on pense.
Ne pas parler de quelqu’un d’un sujet qu’il ne connait pas.
Sous le couvert du savoir, dire des choses que l’on ne sait pas.
Dire tous les mots qui expriment le regret est regrettable.
Ne pas revenir sur des paroles déjà dites.
Ne pas se confondre en amabilités.
Ne pas dire à quelqu’un ce qui n’est pas convenable pour lui.

~ Daigu Ryôkan (1758-1831)

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(1) Contes Zen
Ryôkan Le moine au cœur d’enfant
Traduction du japonais et composition par Claire S. Fontaine
Le Courrier du livre; 2001

Ryôkan n’a pas laissé de notes précises sur les évènements de sa vie mais a légué, à travers des textes poétiques et son admirable calligraphie, un trésor de sagesse infinie. Sur le ton du conte, le lecteur trouvera dans ces pages des anecdotes qui lui permettront de rencontrer ce personnage d’exception inscrit dans la mémoire du peuple japonais comme «le moine qui jouait à la balle avec les enfants».

Extrait de l’avant-propos :
Ryôkan n’a pas choisi la solitude, ni la pauvreté comme un renoncement aux choses du monde. Ryôkan n’a renoncé à rien, il s’est mis en position d’accueillir et de recueillir la totalité de l’univers. (…) Peut-être ce moine «pauvre et solitaire» fut l’être le plus riche et le plus entouré qui soit. Riche et entouré des myriades de cellules vivantes de toutes les galaxies… Et tous ceux qu’il rencontrait, ses amis, les paysans, les villageois, les enfants, étaient comme contaminés par cet espace infini que Ryôkan portait en lui et qui rayonnait sous forme de douceur. ~ Claire S. Fontaine

8 septembre 2015

La vie au coeur de l’Alzheimer

«Il avait dépassé de beaucoup l'âge normal de mourir pour un chien, mais il était sur le chemin de la mort depuis si longtemps qu'il s'y était perdu. C'est ce qui arrive à bon nombre de vieilles personnes dans ce pays. Elles deviennent si vieilles et vivent si longtemps avec la mort qu'elles finissent par se perdre quand vient l'heure de mourir vraiment.» ~ Richard Brautigan (La vengeance de la pelouse)

Si vous n’avez pas connu des personnes atteintes de démence (sénilité ou maladie d’Alzheimer), cet article pourrait vous préparer – car il semble que la maladie se développe au rythme d’une personne à toutes les 67 secondes aux États-Unis! Nous allons probablement tous passer dans la moulinette...


Cette maladie déstabilise tout le monde – si le malade ne vous reconnaît pas... eh bien, vous ne le reconnaissez pas non plus! La personne allumée, intelligente et éveillée que vous avez connue est déjà partie. Parmi les choses difficiles à gérer : le comportement social inadapté (aucun filtre), la nécessité de rassurer constamment et de tout répéter ad nauseam. À un certain moment, j’ai pensé enregistrer les questions et les réponses pour écoute à volonté... Mais le plus triste dans tout ça, c’est que peu à peu la communication à deux sens est carrément impossible.

La période où la personne est témoin de sa dégringolade dans la démence doit être ce qu’il y a de plus horrible. Je comprends Gillian Bennett : une femme de Colombie Britannique qui a choisi de se suicider parce qu’elle ne voulait pas subir l’indignité de la démence (avec l’entière approbation de sa famille – des gens sensibles, compatissants et intelligents). Elle a créé un site pour expliquer son parcours et son choix.
Info : http://situationplanetaire.blogspot.ca/2014/08/morte-midi.html

Quand je vois nos médecins rétrogrades (des tortionnaires drapés de soi-disant éthique) encore essayer de mettre des bâtons dans les roues au droit de mourir dans la dignité malgré une loi votée en bonne et due forme, je n’en reviens juste pas.

Des compléments :

1. Le film Still Alice à défaut du roman de Lisa Genova (L’envol du papillon pour la traduction française, 2009). Résumé : Titulaire d'une chaire de neuropsychologie à Harvard, Alice, à 50 ans, attribue ses amnésies au stress et à la ménopause. Jusqu'au jour où elle se retrouve désorientée. À l'issue de tests médicaux, le diagnostic tombe : elle est atteinte d'une forme précoce de la maladie d'Alzheimer. Elle, ses deux filles et son mari John, vont entamer une descente dans l'enfer de la maladie.

2. Le film Jusqu’au bout (Still Mine) basé sur une histoire vécue. Le développement insidieux et irréversible de la maladie, la transformation de la personnalité, l’insécurité et la panique accompagnant la perte des repères, l’agressivité... C’est aussi une vibrante histoire d’amour, jouée à la perfection par Geneviève Bujold (Irene) et James Cromwell (Craig)...
Commentaires de Geneviève Bujold :
http://artdanstout.blogspot.ca/2014/02/notes-de-cine.html

Si vous avez accès à la zone vous pouvez le voir en ce moment :
http://ici.tou.tv/jusqu-au-bout

Le meilleur ami de Craig décède; il pleure à chaudes larmes aux funérailles en entendant cette chanson qui, au fond, parle des insécurités qu’on éprouve devant la mort, mais devinant que ni l'esprit ni le coeur ne pourrissent en terre.

After the Storm; Mumford & Sons; album, “Sigh No More”



Rick Phelps est atteint d’Alzheimer et publie des chroniques pour sensibiliser le public. Lui-même médecin aux urgences, il avait noté des oublis depuis un certain temps : des noms de rues, la signification de certains codes, des raccourcis qui pouvaient sauver de précieuses secondes en cas d’urgence. Il en avait parlé à son médecin, mais celui-ci attribuait cela à la dépression (déclenchée par le décès de sa fille) et au stress. Mais les antidépresseurs et les anxiolytiques n’y changeaient rien. Il décida de consulter un neurologue. Le verdict : démence précoce probablement due à la maladie d’Alzheimer. Il a quitté le cabinet du médecin avec un patch d’Exelon...

Un article publié sur AgingCare.com (traduction/adaptation maison) :

Ce qu’on ressent réellement quand on souffre d'Alzheimer

Selon l’Alzheimer’s Association, aux États-Unis une personne développe la maladie d'Alzheimer à toutes les 67 secondes. Le point de vue des patients est essentiel pour favoriser la sensibilisation, créer un dialogue utile autour de la maladie, et élaborer des méthodes pour y faire face ou éventuellement la traiter. La perte de la mémoire cognitive peut dévaster les familles, et elle intrigue les médecins et les chercheurs depuis des années. Il est impossible de comprendre véritablement ce qu'un patient éprouve à mesure que son état s'aggrave. Cependant nous devons à nos proches d’essayer de comprendre ce qu’ils ressentent et de les guider à travers ce processus effrayant.

Depuis qu’il a été diagnostiqué en juin 2010, à l'âge de 57 ans, Rick Phelps milite pour sensibiliser les gens au développement précoce de la maladie d’Alzheimer. Il a été contraint de prendre une retraite anticipée et a initié un groupe de soutien en ligne, Memory People, pour les personnes touchées par une altération de la mémoire et la démence; plus de 7 000 membres bénéficient de cette aide.

À quoi ressemble la vie quand la dégénérescence causée par la maladie d'Alzheimer progresse? «Nous nous posons tous ces questions : quand la folie finira-t-elle, les choses peuvent-elles s’améliorer? Tout le monde veut des réponses. Et nous trouvons des réponses d’experts. Mais, est-ce vraiment ce que le patient éprouve? Ce qu’on nous dit est-il représentatif de ce qu’est la vie avec cette horrible maladie? Se trompent-ils? La vérité est que cette démence ne finira jamais. Elle peut parfois s’apaiser. Vous reconnaîtrez vos proches de temps en temps. Mais y a-t-il une fin? Pas vraiment. C’est la seule maladie connue qui n'a pas de remède. Il n'y a pas moyen d’inverser le processus, sa progression ne ralentit jamais... et il n'y a pas de survivants.»

Voici mon point de vue, celui du patient. 

La dure vérité

J'avais lu que parfois les messages du forum AgingCare.com Caregiver étaient difficiles à accepter. Permettez-moi de vous dire ce qui est dur à accepter : amener votre petite-fille à l'école, écouter ses histoires, et savoir qu'un jour vous ne la reconnaîtrez même plus. Vous ne la verrez probablement pas graduer ni se marier, et vous ne connaîtrez pas ses enfants. La démence s’empare de votre vie et la détermine.

Au début, elle ne prend que certains éléments de votre mémoire à court terme. Puis, lentement mais sûrement, elle les prend tous. Avec le temps, elle commence à s’emparer de vos vieux souvenirs aussi. Et finalement, la maladie les prendra tous.

Pendant tout ce temps, vous réalisez ce qui se passe, et vous ne pouvez absolument rien y faire. Je me questionne souvent sur l'avenir. Que se passera-t-il quand je ne me souviendrai plus qui je suis ni qui sont les gens autour de moi? Quelle sera ma situation? Aurai-je peur? Plus peur que maintenant en certaines occasions? Est-ce même possible?

À quoi ressemble la maladie d'Alzheimer?

On m’a souvent questionné sur la progression de l'Alzheimer précoce. Voici ce que je peux en dire.

Il existe un médicament appelé Versed. On l’utilise pour les petites interventions chirurgicales, dentaires, etc. Nous l’utilisions beaucoup aux urgences. Il efface votre mémoire. Votre mémoire à court terme, pour être exact. Son effet est relativement court, il ne dure que dix ou quinze minutes, mais l'effet est stupéfiant. Vous donnez ce médicament à quelqu'un et il n'aura aucun souvenir de tout ce qui s'est passé durant les dernières minutes, et en certains cas, durant les dernières heures. Il efface complètement la mémoire à court terme.

Donnez ce médicament à quelqu'un, puis, amenez-le dans un building étrange qu'il n'a jamais visité. Entourez-le d’objets qu'il n’a jamais vus – des choses que vous êtes sûr qu'il ne connaît pas. Laissez-le complètement seul dans la pièce environ cinq minutes, puis, faites entrer de parfaits étrangers, un par un, qui s’adresseront à lui comme s’ils le connaissaient depuis toujours.

Voilà, vous y êtes. Ils racontent des choses dont vous n’avez jamais entendu parler. Ils se présentent soit comme l’un de vos enfants, votre conjoint ou votre pasteur. Ils se disent extrêmement désolés de ce qui vous arrive. Pendant tout ce temps-là, vous vous demandez ce qui se passe. Ils disent qu’à cause du diagnostic, ce sont eux qui devront vous nourrir et vous faire boire. Ils disent que tout va bien, et que tout se qui se passera ensuite est correct. Ils disent qu’ils reviendront plus tard et qu’ils vont prier pour vous... puis, ils vous laissent seul. Complètement seul.

Cela donne une infime idée de ce qu’éprouve un patient atteint de démence. Mais, croyez-moi, c’est beaucoup plus près de la réalité qu’un tour virtuel sur la maladie d’Alzheimer. Pourquoi? Parce que je suis un patient. Non pas quelqu'un qui parle de la démence sans en être atteint, mais quelqu'un qui vit avec cette maladie au jour le jour.

«Quand cela finira-t-il?» Cela ne finira jamais. La paix viendra uniquement lorsque nous rendrons notre dernier souffle. Chose étrange : quand moi je ferai la paix avec cette maladie, mon entourage devra pleurer. C'est ça la démence. Et c'est quelque chose que nous vivons en tant que patients. Les aidants naturels meurent aussi avec le patient, un peu à chaque jour. C'est la chose la plus dévastatrice que vous aurez l’occasion de vivre.

En tant que patient, ou en tant qu'aidant. C'est tout simplement...

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Vous trouverez les chroniques de Rick Phelps, et celles d’autres patients atteints d’Alzheimer précoce, à cette adresse : http://www.fadetoblank.org/#/?part=cause-for-concern  - Fade to Blank, Life Inside Alzheimer, créé par Anne-Marie Botek.

Blogue sur AgingCare.com
https://www.agingcare.com/Articles/yesterday-is-a-blur-164567.htm

Blogue personnel de Rick Phelps : While I still can... This blog has been designed to support and bring awareness to anyone touched by dementia or memory impairment. Knowledge and understanding brings power and a connection to others who are on this journey also. Bringing awareness, one person at a time... http://phelps2645.blogspot.ca/

6 septembre 2015

La bêtise intelligente

À l’émission C’est fou... la paresse (2e partie), Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau recevaient Mark Fortier pour parler de paresse intellectuelle (1). 

Mark Fortier : «On craint la paresse intellectuelle, la bêtise. Mais la bêtise qu’il faut craindre c’est simplement ne pas utiliser son intelligence. La bêtise qui serait intellectuellement active. Être bête est une activité intellectuelle intense – on dit que les cons ne se reposent jamais. On saute sur des raccourcis. ... La véritable paresse intellectuelle est une intelligence hyperactive qui tourne à vide à une vitesse frénétique.»

Serge Bouchard : «Autrement dit, l’intelligence qui est bête pourrait se mettre à parler, parler, et puis avec beaucoup d’info et même des éléments culturels, mais ça finit là, le bruit s’estompe.»

Mark Fortier : «C’est époustouflant, mais voilà, on a l’impression d’avoir mangé de l’Aspartam.»

J.-P. Pleau : «Beaucoup d’info sans être capable de la ‘processer’.»

Serge Bouchard : «Montaigne disait «ça ne sert à rien d’ouvrir le crâne d’un enfant puis de lui déverser de l’info; il faut lui montrer à penser et à traiter cette information.» 

Via L’Internaute

Article corrélé à l'interview :  

Paresse : En quoi est-il important de vaincre la paresse intellectuelle?

Par Mark Fortier, sociologue et éditeur chez Lux (2)
Le 29/01/2015

(...) Nous sommes des êtres de culture. C’est pourquoi la paresse intellectuelle est pour le genre humain un grave problème, voire une menace existentielle.

L’idiotie ne figure donc pas parmi les droits de l’homme et du citoyen, et tout le monde est en principe disposé à la combattre. Même les imbéciles. C’est bien là le problème. On sait, au moins depuis Bouvard et Pécuchet, que la sottise s’investit facilement dans la science et le progrès. À l’université, par exemple, «l’excellence» est l’idéal de ces médiocres qui confondent la connaissance avec des indicateurs de performances : taux de diplomation, nombre d’articles publiés, nombre de victoires de l’équipe de football, quantité de subventions, qualité des logements étudiants et de la bouffe de la cafétéria.

Comme le remarquait Robert Musil dans les années 1930, «si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête» (De la bêtise, Allia). Il existe ainsi une bêtise intelligente. Celle-ci, précise Musil, n’est pas un défaut d’intelligence, elle est l’intelligence tournée contre l’esprit, c’est-à-dire tournée contre les formes de solidarités humaines nécessaires à l’autonomie de la pensée et de l’action. On peut perdre l’esprit et manifester une impressionnante vigueur intellectuelle.

La bêtise savante est très difficile à combattre, car elle se présente toujours comme un savoir désirable, une solide vérité, une avancée de l’humanité. Ainsi, de nos jours, on prête de l’intelligence à toutes choses, les villes, les téléphones, les maisons et les voitures, tous les points du globe sont reliés, et pourtant les liens qui nous unissent deviennent chaque jour plus opaques, sinon relâchés.

Cette prolifération des formes artificielles de l’intelligence est un fait social prodigieux. Elle permet l’accumulation à l’infini de l’information, elle témoigne de l’ingéniosité humaine, mais elle laisse aussi entrevoir un monde où les individus mèneraient une vie fragmentée, atomisée, ceux-ci ayant confié aux systèmes cybernétiques branchés les uns sur les autres le soin d’organiser l’unité de leur existence. Cette constellation de machines intelligentes propose déjà de réaliser le vieux rêve des philosophes d’une réconciliation de l’individu avec le monde en adaptant l’information aux intérêts singuliers de chaque personne. Mais qui voudrait d’un monde qui ne renverrait plus aux individus que l’image de leurs propres désirs, de leurs propres choix, où la liberté serait une mise en abîme?

La lutte à la paresse intellectuelle désignera son adversaire en répondant à cette question. Qui, aujourd’hui, donc, braque l’intelligence contre l’esprit? Qui menace notre compréhension de ce qui tient le monde ensemble? D’où vient la bêtise intelligente?

Il faut se rendre à l’évidence. La bêtise tombe aujourd’hui de haut. Ce sont les élites économiques et politiques qui désormais imposent l’ignorance. Ce sont elles qui musèlent les scientifiques lorsqu’ils s’inquiètent des dérèglements écologiques, elles qui soumettent l’éducation à la loi de l’argent, encore elles qui déconstruisent toutes les institutions sociales qui garantissent aux personnes une certaine indépendance face aux puissances économiques : les syndicats, les retraites, les garderies, la santé publique, etc.

http://revue.leslibraires.ca/articles/sur-le-livre/paresse-en-quoi-est-il-important-de-vaincre-la-paresse-intellectuelle

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(1) http://ici.radio-canada.ca/emissions/c_est_fou/2015-2016/

(2) Lux Éditeur a notamment publié le collectif BRUT La ruée vers l’or noir au sujet de Fort McMurray, ville-champignon au milieu d’un enfer écologique du nord de l’Alberta. L’or convoité : les gisements de sables bitumineux, le pétrole le plus sale qui existe, paroxysme du délire extractiviste.
http://situationplanetaire.blogspot.ca/2015/05/voulez-vous-savoir.html

4 septembre 2015

L’art de s’entendre

Ah, la communication... Des fois on a réellement envie de puncher un interlocuteur  bouché, arrogant, injuste, crétin, méchant, ou qui ment effrontément. Une pulsion normale et légitime à mon avis. Par exemple, si je devais interviewer Donald Trump, j’aurais probablement envie de lui crêper le chignon – ou le toupet – à la moindre remarque grossière de sa part.

Comme la vie en société requiert un minimum de retenue, la plupart du temps on ne dit rien pour ne pas faire de vagues. On compacte. Peut-être par crainte de perdre quelque chose – un(e) partenaire, l’estime des autres, un emploi, de l’argent, des contrats, etc. Si le sentiment d’impuissance est intense et récurrent, notre santé psychologique pourrait en pâtir.

Stoïque ce chat!

Conversation : Foire où chacun propose ses petits articles mentaux, chaque exposant étant trop préoccupé par l'arrangement de ses propres marchandises pour s'intéresser à celles de ses voisins. ~ Ambrose Bierce (1842-1914); Le dictionnaire du Diable

Il existe cependant des moyens de communiquer ses sentiments et ses opinions sans blesser personne ni se sentir lésé, mais cela exige un minimum de bonne volonté et de pratique.

Cinq règles de base pour s'entendre avec n’importe qui, n’importe où
Susan Krauss, Ph.D., professeur de psychologie à l’université de Massachusetts Amherst

Il y a des situations dans la vie où nous aimerions fustiger quelqu'un qui nous rend la vie misérable. Vous êtes peut-être mécontent d’une situation liée au travail, ou votre partenaire est peut-être mesquin. Vous vous sentez attaqué, indigné et incompris. Le pire, c’est quand vous avez l’impression d’avoir frappé un mur parce que vous n'êtes ni écouté ni pris au sérieux.

Tout le monde connaît ce type d’échanges désagréables. La psychologue italienne Francesca D'Errico et la philosophe Isabella Poggi utilisent le terme «communication acide» pour décrire ce qui se passe quand les gens se sentent irrités et maltraités mais n’expriment pas ce qu’ils ressentent vraiment. «La personne qui se livre à la communication acide est en colère parce qu’elle éprouve un sentiment d'injustice. Elle voudrait exprimer sa colère et dénoncer l’injustice, mais y renonce pour éviter de possibles conséquences négatives si elle s’exprime» (p. 663). On peut appeler ça de l’agressivité passive; vous voulez dire quelque chose de négatif mais vous avez l’impression que vous ne pouvez pas (quelle que soit la raison), alors vous évacuez votre colère de manière indirecte.

Selon D’Errico et Poggi, le «communicateur acide» utilise l'ironie, le sarcasme, l’insinuation et la critique indirecte avec des mots et un ton de voix qui «projettent l'image d'une personne brillante et intelligente» (p. 664). Il peut aussi utiliser le langage corporel pour atteindre les mêmes buts : gestes, expressions faciales, mouvements de la tête et du corps. Nous avons tous agi ainsi à un moment ou un autre. Vous vous sentez attaqué et vous ne voulez pas parler, alors vous pincez les lèvres ou croisez les bras, et peut-être levez-vous les yeux au ciel.

Lors d’une recherche, D'Errico et Poggi ont remis un questionnaire à 80 jeunes adultes italiens. Elles ont noté chez les communicateurs acides des émotions «proactives» – jalousie, envie, désir de vengeance, haine et mépris – et des émotions «passives» – sentiment d'impuissance, amertume et ressentiment. Les participants ont déclaré qu'ils basculaient dans la communication acide quand ils trouvaient que la personne impliquée dans l’interaction se comportait de la même manière, c’est-à-dire qu’elle était envieuse, cherchait à les culpabiliser ou se sentait elle-même incomprise. Les participants disaient qu’ils se sentaient nerveux, en colère et craignaient d’exprimer leurs réels sentiments ou une vraie réponse.

De son côté, le communicateur acide n’est pas très bien accueilli par les autres. Les participants utilisaient des adjectifs comme irritables, grognons, arrogants, rébarbatifs, grossiers, pas serviables et hargneux pour décrire ces individus.

En résumé, la communication acide ne mène nulle part. Pire encore, elle peut affecter votre estime de soi. Les conséquences de la communication acide incluent le sentiment de culpabilité parallèlement à une foule d'autres émotions négatives concernant votre propre rôle dans l'interaction.

La meilleure façon d'éviter le piège est de vous exprimer directement, de rester ouvert et réceptif. Ironiquement, vous craindrez peut-être qu’on vous trouve trop critique ou raisonneur. Pour sortir de l’impasse, nous devons trouver un moyen d’initier des dialogues fructueux. Taleb Khairallah, Roger Worthington et Ali Mattu, des étudiants diplômés de l'American Psychological Association (APAGS), ont récemment publié des règles élémentaires de comportement pour les «dialogues difficiles». Avec leur permission, j'ai adapté cinq de ces règles.


1. Ne dominez pas le dialogue : le «dialogue» n'est pas un monologue. Si vous êtes en train de converser avec quelqu'un, laissez suffisamment d’espace pour donner et recevoir.

- Soyez patient et donnez aux autres une chance de s'exprimer : certaines personnes sont plus lentes à se joindre à une conversation. Que vous soyez avec une personne ou avec 50, insérez une pause entre vos phrases pour permettre aux autres de rassembler leurs idées et de les formuler.

- N’interrompez pas : voilà le moyen le plus sûr de contrarier vos interlocuteurs. Même si certaines personnes font des pauses embarrassantes dans leurs discours, et prennent trop de temps, vous devez toujours trouver un moyen de permettre à la conversation de se poursuivre. Évitez les discours : tout comme vous ne devez pas interrompre, vous ne devez pas empêcher les gens de commenter ce que vous dites. Pensez à une conversation comme à un journal écrit; si vos commentaires occupent une page complète, alors vous devez ajouter un espace entre les paragraphes.

- Formulez vos commentaires de façon à permettre l'interaction : posez occasionnellement des questions («qu'en pensez-vous?» «est-ce logique?») et parlez au «je». Ainsi vos interlocuteurs se sentiront invités à prendre la parole, et conséquemment moins portés à se fâcher.

2. Respectez les opinions : montrez que tous les points de vue sont importants.

- Écoutez respectueusement et ayez l’esprit ouvert : montrez que vous appréciez ce que les autres ont à dire au lieu de froncer les sourcils ou de vous impatienter si quelqu'un est en désaccord avec vous. Un visage ouvert signifie esprit ouvert.

- Reconnaissez la validité du désaccord : personne n’est obligé d’être d’accord avec votre opinion, et en acceptant les divergences de vues, vous permettez à votre interlocuteur de s'exprimer.

- Valorisez tous les points de vue : dites explicitement que vous valorisez les perspectives différentes et agissez en conséquence; ainsi les risques de paraître «acide» diminueront.

3. Chacun est encouragé à participer : cela vous inclut.

- Ne vous empêchez pas d’exprimer vos pensées et vos opinions : vous voulez encourager les autres à exprimer leur point de vue, mais n’ayez pas l’impression que devez vous restreindre. Si vous réprimez vos opinions, tôt ou tard elles fuiront de façon improductive.

- C’est correct de changer de sujet : vous pouvez trouver qu'un sujet important a été négligé au beau milieu d'un débat ou d’un dialogue. Expliquez clairement pourquoi vous voulez ramener le sujet. Ainsi, les autres n’auront pas l’impression que vous tenez le dialogue à votre merci.

4. Les modérateurs sont des animateurs, pas des participants

- Facilitez l’interaction au lieu de dominer la scène : si vous êtes choisi pour animer un groupe de discussion, ne profitez pas de la situation en gérant tout le spectacle. Soyez attentif au déroulement des sujets chez les participants et choisissez les interlocuteurs de manière équitable et selon ce qui a été convenu.

- Utilisez votre expertise si on vous le demande : vous menez peut-être un groupe pour veiller à ce que l’échange se déroule harmonieusement. Si quelqu'un vous demande votre avis ou votre aide, faites-le en évitant que les participants se sentent ignorants.

5. Parfois nos meilleures idées émergent après une réflexion : la réflexion ferme psychologiquement le dialogue. Après une conversation ou un dialogue prenez le temps de réfléchir et de répondre à ces questions :
- Votre perception de la situation a-t-elle changé?
- Votre perception de l’opinion des autres a-t-elle changé?

Le dialogue diffère un peu de la conversation. Le vrai dialogue permet aux gens de se sentir valorisés, écoutés et respectés; il fait progresser les dialogueurs plus rapidement, tout en procurant à chacun un sentiment d'accomplissement.

Référence : D’Errico, F., & Poggi, I. (2014). Acidity. The hidden face of conflictual and stressful situations. Cognitive Computation.

1 septembre 2015

L’argent par les fenêtres

Il y a tellement de rebus électroniques jetés annuellement qu'en seulement 4 ans on pourrait remplir des camions de 40 tonnes couvrant 15000 miles (24150 km).


Beaucoup de gens peuvent se passer d'un tas de choses [...] mais ils ne renonceront jamais à en acheter de nouvelles.
~ Alan Bennett (La mise à nu des époux Ransome)

Le bonheur n'est ni dans la fortune, ni dans l'agitation, ni dans le repos, ni dans les honneurs, ni dans les plaisirs, etc.; et toutes ces choses cependant peuvent être des éléments de félicité : car le bonheur n'est autre que la possibilité de vivre selon ses goûts. Voilà pourquoi ceux qui ont des goûts simples sont d'ordinaire les plus heureux.
~ Édouard Bricon (Pensées, maximes et réflexions, 1856)

Après une visite à la plage, il est difficile de croire que nous vivons dans un monde matériel. ~ Pam Shaw

La vraie mesure de la richesse : combien vaudriez-vous si vous perdiez tout votre argent? (Auteur inconnu)

Inflation : taxation sans législation. ~ Milton Friedman

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Intaxication: Euphoria at getting a refund from the IRS, which lasts until you realize it was your money to start with. (Washington Post word contest)

Life shouldn't be printed on dollar bills. ~ Clifford Odets

We may see the small value God has for riches, by the people he gives them to.
~ Alexander Pope (Thoughts on Various Subjects, 1727)

L’argent par les fenêtres : qui le ramasse?