31 octobre 2018

Aimez-vous les polars noirs?

Allons-y, après tout c'est l’Halloween.

Quand je songe à l’Amérique du Sud, je vois des paysages grandioses. Certains ont été épargnés, mais ils sont sur le point de passer au bulldozer. 
   L’élection de Bolsonaro à la présidence du Brésil est une catastrophe tant pour les Brésiliens que pour la planète en matière d’environnement. Membre du clan conservateur dit de la «Bancada BBB» (pour «Bible, Bœuf, Balle») qui regroupe des parlementaires liés aux intérêts de la police militaire, des églises évangélistes et de l’agro-industrie, Bolsonaro entend construire une autoroute traversant la forêt amazonienne, répondre au lobby agroalimentaire en ouvrant des droits à la culture du soja et à l'élevage bovin, ouvrir les territoires des communautés indigènes aux entreprises minières, assouplir les lois relatives à la protection de l'environnement et interdire des ONG écologistes.
   Le jour où nous n’aurons plus de grandes forêts boréales et tropicales sur terre, nous pourrons blâmer Dieu – car il paraît que c’est lui qui guide les dirigeants politiques de sa main invisible. Dieu doit aimer les riches, le bœuf et les fusils et détester les pauvres, les végétariens et les pacifistes. Étrange quand même. 

Vu le climat politique au Brésil, j’avais envie de lire un auteur de polar sud-américain. J’ai choisi l’écrivain chilien Ramón Díaz Eterovic, que je ne connaissais pas. Son roman Negra Soledad (titre original La música de la soledad) me semblait approprié :
   Heredia, le détective privé des quartiers populaires de Santiago, apprend que son ami avocat, Alfredo Razetti, a été retrouvé mort. Il avait été engagé par les habitants d’un village du nord du Chili, aux prises avec une exploitation minière polluante bien décidée à exproprier tout le monde. Tandis qu’il enquête sur la mort de son ami, Heredia découvre l’ampleur des problèmes environnementaux au Chili et leurs dénouements souvent tragiques : soif de lucre des entreprises, contamination des sols, indulgence coupable des autorités, spoliation des paysans et complicité du clergé.

J’aime l’alter ego de l’enquêteur Heredia – son chat Simenon avec lequel il dialogue – ainsi que le sens de l’humour de l’écrivain.

Extrait 

– L’exploitation du cuivre a changé notre vie. Au début, quand ils construisaient le barrage, on a cru que ce serait un progrès pour le village. Le commerce a repris, des pensions ont vu le jour pour donner à manger aux ouvriers et aux employés de l’entreprise, ils ont même refait les rues et les chemins conduisant à la mine. Par la suite, on s’est rendu compte que ce progrès apparent n’assurait pas l’avenir de la communauté. Tout a commencé quand, peu après la fin des travaux, on a découvert une infiltration qui a provoqué un écoulement de liquide pollué dans la rivière. Cette année-là, la récolte de fruits a été moins bonne et, après un long procès, on a obtenu une indemnisation minime pour les victimes. Le bon côté de cet épisode, c’est que cela a alerté les habitants et certains ont pris conscience du danger représenté par le barrage.
– Et que disent les autorités?
– La plupart des autorités font des courbettes devant l’argent.
   En regardant à travers la vitre, j’ai vu une petite place fleurie avec, au centre, une grande plaque de béton où on pouvait lire : Bienvenue à Cuenca. Le bus a pris une rue goudronnée débouchant sur ce qui devait être la place principale. Tout autour les maisons étaient peintes de couleurs criardes et éclatantes, et les rues bien propres.
– ...Ne vous laissez pas tromper par les apparences. Pour tout ça, il faut beaucoup d’argent, et la mine en a beaucoup ... pour gagner l’estime des gens.
(p. 55-56)

– Nous n’avons pas pu empêcher la construction du barrage, mais nous avons l’espoir d’obtenir l’arrêt de son exploitation ou au moins l’adoption de mesures de sécurité. Nous avons demandé l’ouverture d’une procédure au sujet des eaux polluées et la construction d’un mur de protection entre le barrage et le village. Ce serait un moyen d’éviter que les déchets ne nous tombent dessus en cas d’infiltrations ou de fissures provoquées par un tremblement de terre. Je ne raconte pas d’histoires. En 1985, dans un village italien de Val di Stava, la barrage construit par l’entreprise minière installée là-bas a cédé, provoquant une avalanche de boue toxique qui a recouvert une bonne partie du village et entraîné la mort de centaines d’habitants. Et il y a le cas du « lavage » de minerais qui a pollué la rivière Opamayo, à Huancavelica, une des régions les plus pauvres du Pérou. Vingt mille mètres cubes de déchets se sont déversés dans la rivière à la suite de l’effondrement du barrage. Ces deux exemples concernent l’exploitation minière, mais il y a aussi d’autres désastres dus à des défauts de sécurité dans les plates-formes nucléaires et les entreprises hydroélectriques.
– Que contient ce «lavage»?
– L’eau, la boue et les matières toxiques qui restent après le traitement du cuivre.
(p. 65)

Photo : Edward Burtynsky. Nickel Tailings, Sudbury, Ontario, Canada 1996. Résidus miniers toxiques.  


Et quand je songe à l’Amérique du Sud, fatalement, je finis toujours par penser à Astor Piazzolla (1921-1992).

Soledad
Astor Piazzolla & Friends
Auteurs-compositeurs : Astor Piazzolla, Horacio Ferrer 

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