12 février 2014

Rire ou ne pas rire


L’humour
André Comte-Sponville
Petit traité des grandes vertus
Presses universitaires de France

[Extraits]

Qu’il soit une vertu pourra surprendre. Mais c’est que tout sérieux, portant sur soi, est coupable. L’humour nous en préserve.

«L’humour est la politesse du désespoir», disait Boris Vian, et la futilité peut en faire partie. Il est impoli de se donner l’air important. Il est ridicule de se prendre au sérieux. Manquer d’humour, c’est manquer d’humilité, c’est manquer de lucidité, c’est manquer de légèreté, c’est être trop plein de soi, trop dupe de soi, c’est être trop sévère ou trop agressif, c’est manquer par là, presque toujours, de générosité, de douceur, de miséricorde… Le trop sérieux, même dans la vertu, a quelque chose de suspect et d’inquiétant : il doit y avoir quelque illusion ou  quelque fanatisme là-dessous… C’est vertu qui se croit, et qui en manque par là.

N’exagérons pas pourtant l’importance de l’humour. Un salaud peut en avoir; un héros peut en manquer. Mais cela est vrai de la plupart des vertus, et ne prouve rien contre l’humour. (…) L’humour est une vertu annexe, une vertu légère, une vertu inessentielle. Une drôle de vertu, en un sens, puisque l’humour se moque de la morale, puisqu’il se contente d’être drôle, mais grande qualité, précieuse qualité, dont un homme de bien peut manquer.... Un saint sans humour est un triste saint. L’esprit est ce qui se moque de tout, disait Alain de Mijolla, et c’est en quoi l’humour fait partie de l’esprit. Tout ce qui n’est pas tragique est dérisoire. Voilà ce qu’enseigne la lucidité. Et l’humour ajoute, dans un sourire, que ce n’est pas tragique… Qu’est-ce qui n’est pas désespérant, pour un regard lucide? Et qu’est-ce qui n’est pas futile, pour un regard désespéré? 


(…) Montaigne qui avait ses moments de tristesse, d’accablement et de dégoût, disait : «En pleurer? Ce serait se prendre trop au sérieux! Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous comme il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise. (…) Notre propre et péculière condition est autant ridicule que risible.» (…)

Quand il est fidèle à soi, l’humour mène plutôt à l’humilité. On peut plaisanter sur tout : sur l’échec, sur la guerre, sur la mort, sur l’amour, sur la maladie, sur la torture… Encore faut-il que ce rire ajoute un peu de joie, un peu de douceur ou de légèreté à la misère du monde, et non davantage de haine, de souffrance ou de mépris. On peut rire de tout, mais pas n’importe comment. Une histoire juive ne sera jamais humoristique dans la bouche d’un antisémite. Le rire n’est pas tout, et n’excuse rien. (…) Lucidité bien ordonnée commence par soi-même. De là l’humour qui peut faire rire de tout à condition de rire d’abord de soi. (…)

Mais l’humour n’est pas seulement au service de l’humilité. Il vaut aussi par lui-même : il transmute la tristesse en joie (donc la haine en amour ou en miséricorde, dirait Spinoza), la désillusion en comique, le désespoir en gaieté… Il désamorce le sérieux, mais aussi, et par là même, la haine, la colère, le ressentiment, le fanatisme, l’esprit de système, la mortification, et même l’ironie. Rire de soi d’abord, mais sans haine. Ou de tout, mais tant qu’on en fait partie et qu’on l’accepte. (…) 

C’est Woody Allen mettant en scène ses angoisses, ses échecs, ses symptômes… C’est Pierre Desproges annonçant son cancer : «Plus cancéreux que moi, tu meurs!»  C’est Pierre Dac confronté à la condition humaine et qui dit : «À l’éternelle triple question toujours demeurée sans réponse : qui sommes-nous? d’où venons-nous? où allons-nous?, je réponds : en ce qui me concerne personnellement, je suis chez moi, je viens de chez moi et j’y retourne.» (…) C’est ce condamné à mort qu’on mène à la potence un lundi, et qui s’écrie : «Voilà une semaine qui commence bien!»

Il y a du courage dans l’humour, de la grandeur, de la générosité. Le moi y est libéré de lui-même. Cela distingue fortement l’humour de l’ironie, qui plutôt abaisse, qui n’est jamais sublime, qui n’est jamais généreuse. «L’ironie est une manifestation de l’avarice, écrit Bobin, une crispation de l’intelligence serrant les dents plutôt que de lâcher un seul mot de louange. L’humour, à l’inverse, est une manifestation de générosité.» (…)

L’humour est une désillusion joyeuse. C’est en quoi il est doublement vertueux, ou peut l’être : comme désillusion, il touche à la lucidité (donc à la bonne foi); comme joie, il touche à l’amour, et à tout. Comment ne serait-ce pas une vertu?

«Si le rire est le meilleur remède,
comment se fait-il que les gens peuvent mourir de rire?»

11 février 2014

Alexandra vue par…

En 1925, Alexandra David-Néel obtient le Prix Monique Berlioux de l'Académie des sports. Bien que non sportive à proprement parler, elle fait partie de la liste des 287 Gloires du sport français. À mon avis, elle aurait pu ramasser une couple de médailles d’or pour chacune de ses expéditions. À la différence des athlètes olympiques, elle ne cherchait pas à vaincre qui que ce soit (sauf elle-même peut-être…) ni à accomplir des exploits pour le glamour et l’argent.

Quand je relis des passages de ses livres, je me dis que certaines personnes s’incarnent avec un «destin» (ou une mission) apparemment incontournable qu’elles accompliront coûte que coûte, facilement ou à la dure. L’incident qui suit est insignifiant comparé à la multitude de difficultés qu’Alexandra a rencontrées dans ses voyages. La peur n’a jamais eu raison de cette femme… même quand elle avait des brigands armés à ses trousses!

Pont de corde, Pérou. (Crédit : the-bob-trotter.com)

«Traverser une rivière en étant suspendue à un crochet n’était point chose absolument nouvelle pour moi. J’attendis donc sans émotion le moment de mon départ, bien qu’en des endroits aussi reculés, la solidité du «pont» reste toujours quelque peu douteuse. J’avais entendu raconter plus d’une histoire dramatique à ce sujet.
       Le système de passage ne différait que peu de celui dont j’avais fait l’expérience au Mékong, à ceci près qu’au lieu d’être en paille, le câble était fait de lanières de cuir tordues en cordes.
       Le poids très élevé de ces câbles produit un affaissement considérable au milieu de ceux-ci, de sorte que si le passager glisse rapidement au fond de la poche ainsi formée, il lui est, par contre très difficile d’en sortir. Seuls, les hommes extrêmement robustes osent s’aventurer sans aide sur ces ponts-cordes, car en remonter la pente à la force des poignets exige une vigueur peu commune. Les mortels ordinaires sont halés – comme le sont aussi les bagages et les animaux – par des passeurs de profession. []
       Lorsque mon tour vint je fus attachée, avec une jeune fille, au crochet dont je viens de parler et une vigoureuse poussée nous envoya, filant avec la rapidité de l’éclair, jusqu’au milieu du câble où nous demeurâmes, nous balançant au-dessus de la rivière, comme deux misérables marionnettes. Les hommes se mirent alors à l’œuvre en tirant sur la corde attachée à notre crochet. À chaque secousse que donnaient les vigoureux gaillards, nous dansions une sorte de gigue fort peu agréable. Les choses allèrent ainsi pendant quelques minutes; nous avancions, lorsque soudain je sentis un choc, j’entendis le bruit de quelque chose tombant dans l’eau et nous descendîmes, à toute vitesse au milieu du câble. Tout cela s’était passé à la fois, dans l’espace d’une moitié de seconde. La corde avec laquelle on nous halait s’était rompue.
       L’accident ne présentait, par lui-même, aucun danger. Un homme viendrait, rattacherait la corde, ce n’était qu’une affaire de temps; il s’agissait seulement d’éviter le vertige tandis que nous restions suspendues au-dessus de cette eau qui courait rapide, à cinquante ou soixante mètres au-dessous de nous. Ficelées comme nous l’étions, nous ne craignions rien tant que nous demeurerions droites, tenant ferme, entre nos mains, la courroie attachée au crochet, mais si la tête nous tournait, si nous nous évanouissions, notre corps penchant en arrière… dame!... cette attitude n’avait pas été prévue par ceux qui nous avaient suspendues. J’ai les nerfs solides, je sentais que je pourrais demeurer là une heure et même bien davantage s’il le fallait, sans faiblir, mais ma compagne?... Elle était très pâle. […]
       Les passeurs s’agitent, crient beaucoup et leur besogne n’avance guère. Enfin, l’un d’eux, renversé sur le dos travaillant des mains et des pieds, à la façon des mouches courant au plafond, se met en marche le long du câble. Les secousses qu’il imprime nous font de nouveau gigoter. […] Il s’en va comme il est venu, et après une nouvelle attente, ses camarades recommencent à nous haler. Les nœuds desserrés résisteront-ils à ces chocs répétés? Nous continuons à l’espérer…  
       Voici que nous débarquons saines et sauves sur une projection rocheuse de la falaise. Une demi-douzaine de villageoises s’emparent de nous, exprimant leur sympathie et leur compassion par de bruyantes exclamations. […]»

[Alexandra David-Néel, Voyage d’une parisienne à Lhassa; Plon; p. 129-130]


En tout cas, sa vie pourrait faire l’objet d’une télésérie qui ne manquerait pas de suspense. Néanmoins, vous pouvez avoir un aperçu avec le film de Joël Farges :
«Alexandra David-Néel – J’irai au pays des neiges»
https://www.youtube.com/watch?v=-UW0_hPgZpE  

Alexandra vue par…

… Mr Ludlow*

Gstaad, le 3 juillet 1927
Ma chère Madame Néel,

Ma mère vient juste de m’envoyer votre livre, que Heinemann a envoyé à mon adresse en Angleterre. Inutile que je l’ai dévoré immédiatement, dès qu’arrivé, et je le lis à nouveau pour la seconde fois. Tout est si profondément intéressant pour moi, car je peux visualiser les épreuves et le succès triomphal de votre grand voyage, bien mieux que la majorité de vos lecteurs pourraient le faire. Je me demande ce que les critiques diront de lui. Celui qui aime à critiquer regrettera l’absence d’une carte et d’un index, et les critiques anglais ne verront sans doute pas les choses du même œil que vous, à propos de vos remarques sur la politique du gouvernement anglais. Et alors? S’ils sont justes, ils devront reconnaître franchement que le voyage que vous avez accompli fut le plus grand qui ait été fait jusqu’à ce jour, au Thibet. J’ai lu presque tous les livres écrits en anglais sur l’exploration du Thibet. Je sais qu’aucun des explorateurs européens précédents n’a la moitié de la connaissance que vous avez du pays et de ses habitants. Pas un seul n’aurait pu atteindre Lhassa, se mêler aux gens, leur parler, manger avec eux, dormir avec eux, sans être immédiatement découvert. Il est vrai que Mac Govern soit allé à Lhassa, déguisé en coolie, mais en chemin, il n’a pas osé ouvrir la bouche pour parler, sinon ses paroles l’auraient trahi, et quand il atteignit Lhassa, il dut avouer sa nationalité.
       Sven Hedin, Littledales, Boward, Walby, Bonvalot et beaucoup d’autres ont tous pénétré profondément à l’intérieur du pays, mais ils étaient immédiatement découverts, et quittaient le Chang Thang. Vous seule, sauf un ou deux indigènes, êtes entrée à Lhassa, restée là pendant des semaines, l’avez exploré et êtes repartie sans qu’aucun Tibétain, même le plus sagace, l’ait deviné. Si les critiques sont justes, ils diront ceci, mais je doute fort qu’ils puissent apprécier la réelle importance de votre voyage. Quel monument de force Albert a dû être! Je réalise maintenant quel compagnon loyal il a dû être. Merci beaucoup, beaucoup de votre gentillesse en m’envoyant ce livre. Je le conserverai toujours précieusement [].

* Mr Ludlow – Directeur de l’école tibétaine de garçons d’Agyantze, Mr Ludlow accueillit Alexandra lorsqu’elle dévoila son identité à son retour de Lhassa. Ces deux lettres sont des pièces à conviction confirmant l’exploit de l’exploratrice. Mr Ludlow et Alexandra entretiendront leur correspondance durant de nombreuses années.

… Romain Rolland

Le 3 février 1931
Chère Madame,

[] Pour moi, qui vient de lire lentement deux de vos volumes, et qui suis au milieu du troisième (Les Initiations lamaïques), je veux vous dire, comme ma sœur, l’admiration que j’ai pour votre gaie vaillance, pour la paix bouddhique que vous portez partout dans votre pèlerinage aventureux, et pour votre large et tranquille compréhension de toutes les pensées. J’ai trouvé parmi celles que vous nous faites connaître beaucoup de sujets à réflexions, et peut-être verrez-vous, j’espère, que de certaines d’entre elles j’aurai fait mon profit dans des œuvres que j’écris maintenant. L’inquiétude de l’Occident est, sans le savoir, aujourd’hui bien proche de telles de ces visions métaphysiques et de ces doutes.

Veuillez transmettre mes amitiés à Monsieur Yongden, et croire, chère Madame, à ma respectueuse sympathie.

… Marguerite Yourcenar

Le 16 janvier 1969
Madame,

Ayant beaucoup lu et beaucoup admiré vos livres dont la résonance au cours des années n’a fait qu’augmenter en moi, je ne veux pas me trouver si près de vous sans vous saluer au moins par écrit, et vous remercier pour le grand exemple d’énergie et d’audace que vous nous avez donné.
       Je serai ici jusqu’au 31. Si vous vouliez m’accorder un moment à Digne, je tâcherai de m’y rendre au jour que vous me fixerez. Mais je me rends compte qu’il vaut mieux sans doute ne pas vous déranger dans cette solitude que vous avez si bien choisie, et qu’il est préférable de vous exprimer par écrit mon admiration.
       Je vous signale que mon ami Gabriel Germain, qui a consacré plusieurs années de sa vie à l’étude du bouddhisme, vient de publier au Seuil un ouvrage intitulé Le Regard intérieur, dans lequel il parle brièvement, mais fort bien, de votre œuvre.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Source :
Alexandra David-Néel
De Paris à Lhassa, de l’aventure à la sagesse
Joëlle Désiré-Marchand
Arthaud; 1997 [p. 166 +]

9 février 2014

Mark Twain et l'appréciation

New-York, 20 décembre 1909 – Mark Twain au retour d’un voyage aux Bermudes… quatre mois avant sa mort. Crédit : George Grantham Bain Collection. (“Colored version” http://www.shorpy.com/)

Surprise et ravie de découvrir cette photo. Ça change des portraits classiques

Toutes les occasions sont bonnes pour lui rendre hommage en le citant :

«Quand j'étais jeune, j'étais capable de me souvenir de n'importe quel événement, qu'il se soit produit ou non. Mais aujourd'hui, mes facultés ne sont plus ce qu'elles étaient. Et bientôt, je serais à peine capable de me souvenir de ce qui ne s'est jamais produit. Il est très triste de décliner de la sorte, mais tel est notre sort, on n'y peut rien.»

«Chacun de nous est une lune avec une face cachée que personne ne voit.»

«La gentillesse est le langage qu'un sourd peut entendre et qu'un aveugle peut voir.»

«Ce n'est pas fair-play de ramasser les balles de golf perdues pendant qu'elles roulent encore.»

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Et d’autres lettres extraites de Dear Mark Twain
Vous aimerez peut-être :  
http://situationplanetaire.blogspot.ca/2013/04/cher-mark-twain.html

“This world would not be satisfying unless one person were allowed to express gratitude and thanks to another.” (M.T.)

One spring day in 1909, a little boy found his mother’s magazine clipping — the portrait of a man bearing “the aureole of sunny hair” — and asked her if this was God. She chuckled with equal parts amazement and amusement, and got to writing the man in question a letter to recount the delightful incident — not only because of its inherent charm, but because her son had intuited a shared cultural sentiment: The man pictured was Samuel Clemens, better known as Mark Twain — one of the most revered men in all the land.

On voit bien son "auréole de cheveux ensoleillés" sur cette photo (avec sa fille Dorothy)

On April 18, 1894, Twain heard from a young lawyer named Henry E. Barrett:

Dear Sir: —

It seems that “this world would not be satisfying unless one person were allowed to express gratitude and thanks to another.” It has struck me as wrong that I should go on and not say to you what I feel.

From my boyhood, when I was kept from play by my interest in “Tom Sawyer” and “Huck Finn,” till now, your books and stories have given me more genuine pleasure than those of any other author. I think so often of the many pleasant hours you have given me and have made up to me the lack some times of pleasant companions. Mr. Clemens, please accept this in the spirit that it is sent for the intention is good.

My wishes are that you may for many years continue to cheer the sorrowful and make burden bearing easier.

Yours Respectfully,
Henry E. Barrett.

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On December 13, 1906, a young women who had grown up cherishing Twain’s writing, wrote him:

Dear Mark Twain:

Ever since I read, in my childhood, my first story from your pen, it has been the great desire of my life to meet Mark Twain.

Now, I am a woman of five and thirty, and the years are flying, and the goal of my desire seems to recede as I approach. Yet, strange to say — strange, because nearly all childish desires change in the lapse of years — the desire is still as strong within me as ever it was.

Once I saw you. I was only a child — but I marked that day with a white stone. You were driving, and it was all I could do to keep myself from running after your carriage and crying, “Please, Mr. Mark Twain, stay long enough to speak to a little girl who thinks you are the greatest man on earth.”

I am sure I should not have so much self control now. But youth is so hopeful of opportunities. — You must be overwhelmed with such communications as this — and yet. The longing is still great within me to run after your carriage and cry “Stop long enough to speak to a little girl who still thinks you the greatest man on earth.”

Cally Ryland

On rare occasions, Twain replied to his readers in a few well-measured words, as he did Ryland:

Dear Miss Ryland:

I am thankful to say that such letters as yours do come — as you have divined — with a happy frequency. They refresh my life, they give it value; like yours, they are always welcome, and I am always grateful for them. Sincerely

Yours
SL. Clemens


Source :
Dear Mark Twain: Letters from His Readers
R. Kent Rasmussen, Editor
University of California Press
Disponible en E-book

8 février 2014

Faut pas s’en faire, paraît-il…

Poor little things... (Image : acidcow.com)  

Comme il n’y a pas de panacée pour s’immuniser contre les irritants (on ne l’a pas encore découverte) il faut recourir aux traitements palliatifs – autres que les frites et le chocolat… En voici deux.

Rappelez-vous : dans cent ans, un grand coup de balais!

Mon amie Patti m’a transmis récemment ce conseil plein de sagesse qu’elle a puisé chez un de ses auteurs fétiches. Il m’aide à mettre les choses en perspective.
       À l’échelle de la planète, un siècle n’est qu’un court laps de temps. Mais dans un siècle, nous aurons tous disparu. Nous aurons quitté cette terre. Cette idée peut nous donner le recul nécessaire pour gérer ce que nous percevons aujourd’hui comme des crises ou des moments de stress.
       Vous avez un pneu à plat ou vous perdez vos clés : quelle importance cela aura-t-il dans cent ans? Quelqu’un vous a joué un sale tour ou vous avez passé une nuit blanche à travailler : quel souvenir en restera-t-il? Quelle importance si votre maison n’est pas rangée ou votre lave-linge en panne? Supposons que vous ne puissiez pas vous offrir des vacances méritées, un appartement plus spacieux ou la voiture de vos rêves? Tous ces espoirs déçus prennent un drôle de coup de vieux quand on les examine à l’aune du siècle…
       Ce matin, je me suis trouvé à une sorte de «carrefour mental» : j’étais sur le point de me mettre en colère pour un incident mineur au bureau. Suite à une erreur dans mon planning, deux patients sont arrivés en même temps pour leur rendez-vous. Pour ne pas stresser ni m’énerver, je me suis aussitôt rappelé que dans cent ans, il ne me resterait strictement rien de ce malentendu! J’en ai donc calmement assumé la responsabilité et l’un des patients a volontiers accepté de décaler son rendez-vous. La «taupinière» n’a pas eu le temps de se faire aussi grosse que la «montagne»…

~ Richard Carlson (Ne vous noyez pas dans un verre d’eau)

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«Ça aussi, ça passera», me disait ma grand-mère. «Que les choses aillent très mal, que    la vie tourne au cauchemar ou que tout soit magnifique, merveilleux, extraordinaire et heureux, rappelle-toi ces quelques mots. Cela te donnera une vue d’ensemble, t’aidera à profiter au maximum des bons moments et à rester stoïque face aux mauvaises passes.» ~ Claire Rayner

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Arrêtez votre cinéma

Nous sommes nombreux à croire que la vie est un mélodrame, avec son action brutale et turbulente, ses rebondissements extravagants. De façon théâtrale, nous réagissons de manière excessive à la moindre péripétie. Nous oublions que la vie n’est pas si grave ni si compliquée. Le pire, c’est qu’en gonflant ainsi les choses hors de proportion, nous finissons par oublier aussi que nous sommes seuls responsables de cette erreur de perspective.
       Quand je sens la moutarde me monter au nez ou si je commence à me prendre trop au sérieux (ce qui m’arrive plus souvent que je ne voudrais l’admettre), le seul fait de me rappeler que la vie n’est pas un feuilleton télévisé suffit à me calmer. Je me dis quelque chose du genre : «Voilà que je remets ça; je me fais tout un cinéma». Presque toujours, cela coupe l’herbe sous le pied à toute tentation de pontifier et m’aide à rire de moi-même. Je «change de chaîne», je mets une sourdine à mon mélodrame personnel.
       Vous avez certainement eu l’occasion de suivre certains de ces soap operas à la télévision. Vous avez remarqué que les personnages semblent prendre un malin plaisir à se gâcher l’existence pour de simples anicroches. Quelqu’un leur annonce une nouvelle insignifiante, leur jette un regard de travers ou flirte avec leur conjoint? Aussitôt ils lèvent les yeux au ciel, la caméra fait un gros plan sur leur visage pendant dix secondes et ils se martèlent la poitrine : «Ô mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» 
       Puis ils rajoutent de l’huile sur le feu en allant crier sur tous les toits que «c’est vraiment trop affreux». Bref, ils transforment délibérément leur vie en mélodrame.
       La prochaine fois que vous vous sentirez stressé, essayez cette stratégie. Rappelez-vous que la vie n’est pas un psychodrame. Pourquoi vous obstinez-vous à jouer dans le registre de la grande tragédie?

~ Richard Carlson (Ne vous noyez pas dans un verre d’eau)

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«Accuser les autres de ses malheurs, cela est d'un ignorant; n'en accuser que soi-même, cela est d'un homme qui commence à s'instruire; et n'en accuser ni soi-même ni les autres, cela est d'un homme déjà instruit.» ~ Épictète (Le manuel)

7 février 2014

Une adorable ménagerie


Que de petits et grands bonheurs partagés! Je plains les gens qui n’ont jamais eu d’animaux de compagnie, comme d’autres plaignent les gens qui n’ont jamais eu d’enfants. Abstenons-nous de juger… Quoiqu’il en soit, on dirait bien qu’enfants et animaux sont faits pour aller ensemble. Par chance qu’il y a encore sujet à sourire, rire et s’attendrir; et qui d’autre que les enfants et les animaux pourraient nous offrir pareils cadeaux?

Parfois étrange la vie. L’autre soir en m’endormant, j’ai vu défiler tous les amis-animaux que j’ai eu le plaisir d’héberger pendant ma vie, et même ceux de mes amis. Je vacillais entre joie et nostalgie.

Or le lendemain, en visitant un de mes sites chouchous (www.brainpickings.org), j’ai trouvé un article de Maria Popova qu’elle débute ainsi : «J'ai un faible pour les animaux et les beaux livres à leur sujet, et comme je viens de dire adieu à mon bien-aimé compagnon félin, j'ai été triplement touchée par le livre d’Eric Carle, What’s Your Favorite Animal?»

 
L’auteur a demandé à des illustrateurs de livres pour enfants, contemporains et parmi les plus appréciés, de dessiner leur animal préféré – notamment, Jon Klassen, Peter Sís, Lucy Cousins, Lane Smith…


Ci-haut Fiffi, le chat d'Eric Carle, qui explique son propre choix avec cette touchante anecdote :

«J'ai toujours aimé les animaux. Mais les chats sont mes préférés. J'ai une photo de moi à l’âge de trois ans où je tiens une couple de chatons. Et je suis en train d’éternuer. J’étais probablement allergique, mais ma mère a prétendu que j'avais un rhume.

Plus tard, une fois adulte, Fiffi a vécu avec moi dans mon appartement de Greenwich Village à New York City. Fiffi était une beauté noire à poils longs. Un jour, tandis que je parais des haricots verts à la cuisine, elle montra un vif intérêt pour ma tâche. Après un moment elle commença à miauler un peu. Elle avait l’air de mendier. Finalement, j'ai lancé un haricot dans le couloir. Fiffi a couru après, l’a ramassé et me l'a apporté. J’ai relancé le haricot dans le couloir. Après beaucoup de poursuites, Fiffi ramassa le haricot, m’ignora et entra dans le placard. Elle le mit dans une de mes chaussures. Puis, elle s’enroula autour du soulier et s’endormit, protégeant son haricot.»

Article complet (en anglais) :
http://www.brainpickings.org/index.php/2014/01/30/eric-carle-favorite-animal/

5 février 2014

Décidément…

«Le courage c’est découvrir que vous ne gagnerez peut-être pas, et essayer tout en sachant que vous pouvez perdre.»

Henning Mankell compte parmi mes auteurs préférés en raison de son humanisme qui filtre dans tous ses ouvrages. J’étais consternée d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer apparemment avancé. Souhaitons-lui de sortir vainqueur de l’épreuve.

Quelle perfide maladie qui, tôt ou tard, finit par presque tous nous ronger…

«Je vais décrire exactement cette bataille difficile qu’est le cancer», disait-il en interview. «C’est une maladie qui frappe tellement de monde et qui apporte tellement de douleurs et de souffrances. (…) Mais j’écrirai du point de vue de la vie, non pas de la mort.»

Sa chronique du 29 janvier dernier (en anglais) :
http://henningmankell.com/news/henning-mankell-about-his-cancer/

Mankell dit qu’en revenant chez lui après avoir reçu le diagnostic, il ne se souvenait plus de rien. Ça me rappelle une campagne publicitaire d’il y a quelques années où l’on voyait des personnes basculer vers l’arrière (d’un fauteuil ou d’un escalier) à l’annonce de la nouvelle – en slow motion. Je n’ai pas vu de publicité plus efficace pour rendre la manière dont le choc émotionnel peut être ressenti. C’est vrai que la notion de temps et d’espace se modifie dramatiquement quand on subit un choc. On dirait des ruptures (ou des ouvertures?) dans le temps linéaire, qu’il nous arrive aussi de ressentir dans les moments de grande joie ou d’extase.

Citations (H. M.)  

- Presque cinquante balais, c'est ça que tu appelles jeune?
- Moi, j'en ai soixante. À cet âge-là, on a déjà franchi le sas.
- Quel sas ?
- Qui ne laisse passer que ceux qui sont destinés à vieillir.
(L'Homme inquiet, trad. Anna Gibson, p.80, Seuil/Policiers, 2010)

Il est difficile d'avoir de la peine pour une personne de cent deux ans. Ces dix dernières années, elle ne m'a plus reconnu. Parfois elle m'a pris pour son défunt mari, mon propre père, donc... L'extrême vieillesse est pour l'âme un champ de bataille plongé dans de profondes ténèbres.
(Profondeurs, trad. Rémi Cassaigne, p.83, Seuil, 2008)

On garde le souvenir des morts. Pourtant, c'est comme s'ils n'avaient jamais existé.
(Les Morts de la Saint-Jean, trad. Anna Gibson, p.90, Points P971)

[Il] lui avait enseigné qu'il y avait deux sortes d'humains : ceux qui choisissaient la ligne droite, la plus courte, la plus rapide, et les autres, qui cherchaient le détour ouvrant sur l'imprévu, les courbes et les dénivelés.
(Avant le gel, trad. Anna Gibson, p.76, Seuil/Policiers, 2005)

On ne connaît personne. Soi-même encore moins que les autres.
(La Lionne blanche, trad. Anna Gibson, p.225, Seuil, 2004)

Il resta longtemps éveillé, il savait qu'elle non plus ne dormait pas. Avait-il jamais existé une plus grande distance entre deux personnes couchées dans le même lit et faisant semblant de dormir?
(Profondeurs, trad. Rémi Cassaigne, p.142, Seuil, 2008)

Chaque chambre a sa respiration. Il faut prêter l'oreille. Une chambre raconte bien des secrets sur la personne qui l'habite.
(La Muraille invisible, trad. Anna Gibson, p.60, Points P1081)

Les plus grands mensonges sont parfois des mensonges par omission.
(Avant le gel, trad. Anna Gibson, p.132, Seuil/Policiers, 2005)

Le cynisme est une défense de façade. Un filtre qui rend la réalité un peu plus douce.
(Le cerveau de Kennedy, trad. Rémi Cassaigne, p.327, Seuil, 2009)

Source* des citations :
http://www.gilles-jobin.org/citations/index.php?page=accueil

* Plus de 37000 notes de lecture (lisez la «petite histoire» du blogueur) :
«Au fil de mes lectures a, à mon avis, toute sa place sur le web. C'est, avec le site BRIBES, le seul qui référencie toutes les citations. Cela vous permet, internaute, de vérifier l'exactitude et le contexte de chacune des phrases. Trop de sites de citations n'offrent pas cette possibilité.»
       Je tire une leçon de sa remarque : à l’avenir je prendrai la peine de référencer les extraits de mes notes de lecture en bonne et due forme.  

4 février 2014

Monarques en extinction : confirmé

Sur le continent américain 

Ça, c'est comme le réveille-matin qu'on éteint à répétition "encore cinq minutes". Finalement quand on sort du lit, il est trop tard...

Principaux facteurs?

- Déforestation des aires d'hibernation au Mexique (en dépit des lois de protection)
- Cultures OGM / Roundup dans le Midwest américain (plus d’asclépiades pour nourrir les chenilles!)  
- Changements climatiques dérivant entre autres des deux précédents facteurs

Trousse d’élevage Monarque sans frontière :
http://espacepourlavie.ca/trousse-delevage-monarque-sans-frontiere

http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/398532/des-colonies-de-papillons-monarques-au-bord-de-l-extinction

http://www.hww.ca/fr/especes/insectes/monarque.html


Même sujet (cultivez l’asclépiade) :  
http://artdanstout.blogspot.ca/2013/07/les-monarques-en-voie-dextinction.html

3 février 2014

«Tel qu’en son coeur»

«La malveillance de l’autre peut être évitée, mais on ne peut pas échapper à la sienne.» (Abdullah Ansari)
       Commentaire d’Erica Jong : Voilà tout le problème de la critique négative : cela peut activer dans l’âme le parasite de la haine de soi. L’on peut se protéger contre les balles venant de l’extérieur, mais il n’y a pas de bouclier contre les balles venant de l’intérieur. Il faut désarmer le meurtrier logé dans son propre cœur.


Des problèmes aux décisions
Charlotte Joko Beck

Il y a un passage très connu de la littérature zen qui dit : «Un quart de poil de plus ou de moins suffit à séparer le ciel de la Terre». Comment interpréter ce message cryptique? Quel est donc ce quart de poil qui fait toute la différence et qui bouleverse l’unité de la vie? En fait, du point de vue de l’absolu, rien ne saurait jamais faire éclater l’unité fondamentale de la vie; n’empêche que, de notre point de vue relatif, on a pourtant bien souvent l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche. La plénitude de la vie nous paraît tellement hors de portée, même si nous en avons parfois de très fugitifs avant-goûts.
       … Quand arrivent les fêtes de fin d’année, on a souvent un sentiment d’angoisse et de désarroi encore plus fort qu’à l’accoutumée. Avec le Nouvel An, on sent l’imminence d’un moment-charnière, et on a tendance à vivre ces tournants-là avec une certaine gravité, dans la mesure où le temps nous rapproche de notre fin. C’est pourquoi le Nouvel An est un moment de l’année assez délicat pour ceux qui ont une sensibilité aiguisée.
       Essayons de comprendre ce qu’est ce fameux quart de poil de différence, et en quoi il est lié aux moments charnière de la vie. Il y a un passage de la Bible qui dit : «On est ce que l’on pense dans son cœur». Le sentiment de séparation et de malaise que je viens d’évoquer provient de ce que l’on «pense dans son cœur». (Ici, le mot cœur n’a pas de connotation affective; il est à prendre dans le sens que lui donne par exemple le Sutra du Cœur : l’essentiel, le centre.) «On est ce que l’on pense dans son cœur» peut donc s’interpréter ainsi : celui qui perçoit la réalité de sa vie, est lui-même cette réalité. Et il voit la différence que peut faire un quart de poil de plus ou de moins. Ce qui m’amène à évoquer deux termes qui sont souvent associés dans notre vocabulaire et parfois utilisés indifféremment : les décisions et les problèmes.
       La vie est une succession de décisions. Dès qu’on ouvre l’œil le matin, il y a déjà des décisions à prendre : vais-je me lever tout de suite, ou dans cinq minutes? Est-ce que je commence par faire zazen, ou je prends d’abord un petit café? (…) Du matin au soir, nous n’arrêtons pas de prendre des décisions et c’est une chose parfaitement normale. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est notre tendance à voir des problèmes partout, alors qu’il ne s’agit que de simples décisions.
       Vous me direz peut-être : «D’accord, tant qu’il s’agit de décider si l’on va passer à la banque ou au supermarché, ce n’est pas difficile. En revanche, quand il s’agit de choses qui engagent toute notre vie, alors là, c’est un problème!» (…)
       Il y a une sorte de glissement qui s’opère et qui transforme une simple décision en problème. Et c’est là qu’apparaît le décalage, le quart de poil de plus ou de moins qui fait dérailler la vie.
       Quelle est la meilleure façon de résoudre un problème? J’exclus évidemment toutes les fausses solutions, telles que les tentatives d’analyse à outrance : à force de retourner le problème dans tous les sens, on finit par ne plus du tout savoir par quel bout le prendre. Je ne parle pas non plus des décisions mineures comme on en prend tous les jours, mais des grandes orientations susceptibles d’affecter notre vie. Par exemple, on a souvent du mal à se décider en amour : doit-on se lancer dans telle ou telle relation, prendre l’initiative de rompre, et si oui comment? Et c’est là que notre citation de tout à l’heure prend toute sa pertinence : «On est ce que l’on pense dans son cœur». C’est ce que nous avons vraiment dans le cœur qui décide de la manière dont nous allons résoudre le problème. Autrement dit, nous prenons nos décisions en fonction de notre vision de la vie.
       Supposez que vous fassiez zazen depuis deux ans; si vous avez un problème de rupture amoureuse, il est probable que vous vous y prendrez autrement que vous ne l’auriez fait avant de pratiquer le zen, car entretemps, quelque chose a changé, même si vous ne vous en rendez pas compte. Ce qui a changé c’est votre façon de penser, l’idée que vous vous faites de vous et de votre partenaire. En effet, toute pratique spirituelle sérieuse transforme notre vision des choses, ce qui a forcément des répercussions sur notre manière d’être. Tour le monde aimerait découvrir la recette magique qui permette de prendre de bonnes décisions et de résoudre ses problèmes au mieux, en toutes circonstances. Mais il n’y a pas de recette, évidemment! La seule chose qui peut nous aider, c’est apprendre à mieux se connaître, car c’est à partir de cela que nous formons nos décisions. (…)
       À mesure qu’on apprend à mieux se connaître, les problèmes évoluent et changent de forme, parce qu’on les aborde en tenant compte de ce que l’on est. «Puisque c’est comme ça, il vaut mieux que je fasse cela, ou éventuellement ceci». Vos choix seront parfois déconcertants pour les autres qui trouveront que vous vous embarquez dans des entreprises difficiles ou pénibles. Mais si votre choix exprime ce que vous savez de vous-même, dans votre cœur, il n’y aura de problème – littéralement. (…)
       Ce qui crée la confusion, ce n’est pas tant le problème que notre incapacité à nous définir par rapport à lui. (…)
       Supposons que j’hésite entre deux hommes qui veulent m’épouser : l’un a beaucoup d’argent et l’autre me plaît, tout simplement. Le simple fait que la question puisse même se poser dans ces termes-là est déjà révélateur : il doit y avoir une partie de moi que je ne connais pas. Le problème ne vient d’ailleurs que de moi-même : je ne sais pas qui je suis. Si je le savais, je n’aurais pas de problèmes pour savoir ce que je dois faire. Plus j’apprendrai à me connaître et plus ma vie se simplifiera; je saurai me contenter de satisfaire mes besoins réels, plutôt que de me laisser continuellement emporter par la logique insatiable du désir. Il ne s’agit pas de renoncer à quoi que ce soit; simplement je ne verrai plus l’intérêt d’accumuler de l’inessentiel. La plupart de ceux qui pratiquent le zen depuis des années voient leur vie considérablement simplifiée; ce qui ne veut pas dire que ces gens-là soient des saints mais, comme ils ne ressentent plus les mêmes besoins, leur désir perd peu à peu de sa virulence. (…) Tant que vous aurez comme priorité dans la vie de satisfaire vos désirs personnels, vous aurez toujours du mal à prendre des décisions, car vous en ferez toujours des problèmes. En revanche, la pratique du zen fera peu à peu évoluer l’ordre de vos priorités dans le sens d’une décroissance graduelle du désir, et donc aussi de l’indécision qui en résulte. (…)
       Entendons-nous bien : je ne dis pas qu’on ne devrait jamais s’muser ou prendre un peu de bon temps, mais je voudrais vous faire remarquer que la part que nous voulons donner au plaisir est révélatrice de notre image de soi, telle que nous la percevons actuellement. Si nous éprouvons le besoin d’avoir beaucoup de distractions, c’est que cela correspond à l’état actuel de notre évolution. Mais cette envie de plaisir diminuera à masure que nous nous rapprocherons de nous-mêmes; dès que l’on touche le centre, au cœur même de son être, tout est bouleversé et c’est l’ensemble du paysage qui change.
       T.S. Elliot a parlé de ce point immobile autour duquel gravite l’univers. Ce point-là n’est pas une chose, un objet qu’on peut trouver et acquérir, mais un état de lucidité dans lequel on voit clairement ce qu’on est et ce qu’est la vie.
       Au lieu de continuer à agir à l’aveuglette – faisant souvent plus de mal que de bien, alors qu’on croyait se sacrifier pour aider quelqu’un – on commence à voir ce qu’on doit faire. Au fil des ans, je me rends compte que j’ai moins tendance à me dévouer aux autres, tout au moins dans le sens où je le comprenais avant. Il suffisait que n’importe qui vienne frapper à ma porte avec un petit ennui, je me sentais aussitôt obligée de tout lâcher pour lui parler immédiatement. Maintenant, je ne laisse plus nécessairement tout tomber tout de suite; j’ai tendance à d’abord régler ce que j’étais en train de faire à ce moment-là. Et ce n’est pas forcément une réaction aussi égoïste qu’il y paraît : il est souvent préférable de laisser reposer un peu un problème, au lieu d’intervenir à chaud.
       Plus on acquiert de maturité et plus on est capable de voir ce qu’on doit faire. Les décisions se dédramatisent et cessent d’être des dilemmes cornéliens pour redevenir des actes simples. (…)

Nous ne sommes réellement capables de donner que lorsque nous n’attendons rien en retour. Or dans la vie, tout tourne toujours autour de ce que veut le moi. Il n’y en a que pour le je : je veux, j’ai envie, je voudrais. Il faut que ma vie soit exactement telle que je la voudrais. Voilà la clé du décalage, de ce petit quart de poil qui chamboule tout. Tous autant que nous sommes, nous avons notre image idéale de la vie et nous voudrions tant qu’elle se réalise. Une vie confortable, agréable, avec des lendemains qui chantent. Les lendemains? Mais le futur n’existe pas… Alors, qui peut vous garantir que vos lendemains vont chanter? (…)

Il n’y a pas de remède-miracle. Cependant … vous verrez la réalité des choses. Car le décalage – le quart de poil de plus ou de moins – aura disparu, et avec lui, le problème se sera évanoui. Il ne s’agira plus d’un problème effrayant, là-bas, quelque part; mais d’une simple rencontre entre vous et votre vie. Plus vous aurez d’expérience de la pratique, et plus vous aurez la lucidité nécessaire pour voir ce qu’il faut faire, et pour savoir s’il convient ou non d’intervenir pour modifier les choses. Il n’y a pas de grand mystère là-dedans. Comme il est dit quelque part : on apprend à trouver la patience d’accepter l’inévitable, le courage de changer ce qui doit être changé, et la sagesse de reconnaître la différence entre les deux…

Quand on est bien centré en soi-même, on cherche tout naturellement à agir correctement. «On est tel que ce que l’on pense dans son cœur» : non seulement on est tel qu’en son cœur, mais on agit aussi en fonction de son cœur.

SOYEZ ZEN …en donnant un sens à chaque acte à chaque instant; Pocket, 1990

2 février 2014

En perte de repères…

«Il est aussi difficile d'entrer dans un labyrinthe que d'en sortir; seuls les sages trouveront le chemin.» Jacques Languirand disait qu’il retournait dans le labyrinthe de sa mémoire; eh bien moi, je crois qu’il est tellement sage qu’il va trouver son chemin! (Image : Portes de l’Aggartha)

Une mise à jour s'impose, 30 avril 2016 :

Après le procès de Claude Jutra, accusé de pédophilie, c’est au tour de Jacques Languirand de se retrouver au rang des agresseurs sexuels, pour avoir commis l'inceste.

Bizarre quand même que j’aie mentionné ces deux personnes dans le même billet!

Ouais, en perte de repères, disais-je. J'avoue que la nouvelle m'a renversée.

En résumé, Mme Line Beaumier accuse la conjointe de Jacques Languirand, Nicole Dumais, d’avoir éliminé de la biographie Le cinquième chemin (Éditions de l'Homme 2014) les confidences de Martine Languirand (maintenant décédée) concernant les rapports incestueux de son père. Or il semble que Languirand avait autorisé la publication de ces informations sensibles. Par ailleurs, il aurait demandé pardon à sa fille.
     Sur sa page web, Line Beaumier se pose la question suivante, et je cite :
«Jusqu’à quand des personnes d’influences et publiques seront préservées de par leur statut? Après Jutra, Aubut, Cloutier, Jacques Languirand? Qu’elles seront les excuses pour ce dernier : histoire de famille, maladie, la victime est décédée?»

Lors d’une entrevue dans le cadre de la série CONTACT (des entretiens à caractère intimiste avec des personnes célèbres), Languirand disait à propos de l’échec :  
«Et ce que je trouve le plus difficile à vivre, dans le souvenir même, si vous voulez, c’est d’avoir, dans telle circonstance, blessé quelqu’un, d’avoir eu une conduite qui n’était pas irréprochable dans telle situation, etc. Un examen, comme on disait autrefois, un examen de conscience qui s’impose de lui-même et qui est nécessaire, je pense. ... C’est très difficile de penser qu’on va refaire le monde si on ne commence pas par se refaire soi-même.»

On comprend le sens profond de cette citation...

Même si l’inceste et la pédophilie me répugnent au plus haut degré, je ne retirerai mes propos élogieux sur le travail de Languirand. Ni le paragraphe où il est question de Jutra.

Reste à savoir s’il est possible de dissocier une oeuvre de son auteur – qu’il s’agisse d’écrivains, de cinéastes, de musiciens ou autres. Si nous savions tout ce qui se passe (ou s’est passé) dans leur vie privée, nous n’oserions plus citer personne, par autocensure.

Méchant dilemme cornélien (choix impossible entre deux valeurs tout aussi importantes). 
 
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Ce fut un choc d’apprendre que Jacques Languirand souffrait d’Alzheimer. J’ai regardé le reportage ‘Jacques Languirand, l’homme insolite’ et écouté sa dernière émission. Extrêmement émouvant et bouleversant. Je n’arrive pas à le croire – phase de déni, comme on dit. J’ai été une auditrice assidue de Par 4 chemins depuis le début, et je tiens à remercier M. Languirand du plus profond de mon cœur et à dire qu'il va me manquer.

Encore hier soir, cet éveilleur de conscience exceptionnel m’a éclairée une dernière fois en lisant des passages du livre Le mystère Alzheimer de Marie Gendron (fondatrice de l'organisme Baluchon Alzheimer). Oh que j’ai réalisé les lacunes de mon attitude envers ma mère par manque de compréhension de cette maladie. C’est vrai qu’il est facile de perdre patience et qu’il vaut mieux prendre de la distance régulièrement. En tout cas, c'est certainement un ouvrage à lire si un proche en est atteint…

C’est un mal sournois, mais il arrive un moment où la personne se rend compte de la différence entre les oublis momentanés (communs à tous parce qu’on a la tête trop pleine) et ceux de la maladie. Ça doit être de plus en plus paniquant à mesure que le mal progresse. Le cinéaste Claude Jutra aurait 83 ans s’il n’avait pas sauté du haut du pont Jacques-Cartier en 1986 parce qu’il ne pouvait plus supporter les souffrances psychiques reliées à cette maladie. Je continue de croire que nous devrions avoir droit au suicide assisté plutôt que de se pendre avec une ceinture du haut d’un escalier ou de foncer dans un arbre, et ainsi de suite. (Voyez mes plaidoyers sur le blogue Situation planétaire, libellé ‘euthanasie’.)


Pour les lecteurs qui ne connaissent pas Jacques Languirand, quelques chemins et repères vers lui :  
Audiofil de la dernière émission et commentaires de ses fidèles auditeurs
http://ici.radio-canada.ca/emissions/par_4_chemins/2013-2014/

Par respect pour ses auditeurs, l'animateur dit qu'il n'a pas voulu cacher les raisons de son départ. «J'ai maintenant près de 83 ans. J'aurais pu vous dire que je voulais simplement me reposer un peu, me préparer à ce grand départ et puis voilà. Mais vous saurez donc que je vous ai beaucoup respectés, que j'ai beaucoup aimé Radio-Canada, comme on aime sa mère, que j'ai beaucoup travaillé pour vous donner l'envie, le goût, la curiosité de lire, de voir, d'entendre ce qui se passait à l'extérieur de nous, mais aussi à l'intérieur de soi, là où on peut parfois trouver des ombres, mais souvent, également de la lumière. J'ai essayé de vous éclairer sur les temps qui venaient avec mon coeur, avec mon âme et j'espère y avoir un peu contribué. Je vous aime et je ne vous oublierai jamais.»
Article complet :
http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/02/01/jacques-languirand-tire-sa-reverence_n_4707776.html

Complément biographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Languirand 

Un peu de douce et belle musique pour M. Languirand qui nous a fait entendre des musiciens de tous les pays du monde.


Rivière Noire – Bate Longe
Riviere Noire Band, featuring Kasse Mady Diabate.
Live studio recording in Salif keita's studio, in Bamako.

1 février 2014

Simple et satisfaisant


J’ai essayé la technique ce matin : «becoming one with my bed» au lieu de l'habituel «early up and go». Ça faisait cent ans que je n’avais pas fait grâce matinée.
Dolce far niente, le mental au slow-motion.

Et pour m’amuser j’ai copié ce sandwich à la Mondrian : 


Photo Low-Commiment Projects : 
http://lowcommitmentprojects.com/2012/01/02/sandwich-artist/

La prochaine fois j’essayerai peut-être Rothko ou Pollock (voyez d'autres tableaux/sandwiches sur le site ci-dessus). Vraiment créatif!