8 mars 2018

Femmes 2018. «Le cul est roi.» – Esther Granek

Le sexe est un business racolé à toutes les autres industries, notamment du divertissement et du tourisme. Pouvez-vous imaginer des Grand Prix, des Jeux Olympiques, des spectacles rock, des remises de trophées à Hollywood ou à Cannes, des Super Bowl, voire, des conventions politiques ou corporatives sans l’omniprésence de services sexuels? La propagande a fait en sorte que la pulsion archaïque de reproduction devienne la principale raison d’existence, comme si les humains se résumaient à des organes génitaux. C’est décourageant.

Plusieurs femmes (jeunes et moins jeunes) tombent dans l’engrenage dans l’espoir de sortir de la pauvreté ou de devenir riche rapidement, séduites ou parfois kidnappées, par d’habiles proxénètes. Une fois le piège fermé, il est quasi impossible d’en sortir (1).  

Tableau : © Zhang Haiying, Anti-vice campaign, Action figures series. L’artiste chinois vit à Beijing.

Dans le vent
Esther Granek

De le nier, on aurait tort.
De l’ignorer, pareillement.
Tant il est vrai qu’en plein essor,
et de nos jours, superbement,
le cul est roi. Et dans le vent.

C’est vérité fondamentale.
Pour l’ériger en idéal,
au bond il faut saisir la balle.
Tout malin y sera gagnant.
Le cul est roi. Et dans le vent.

Soudainement c’est frénésie.
Deviser cul crée bons profits!
Déjà maints champs sont investis.
Et tous les styles y sont présents.
Le cul est roi. Et dans le vent.

Pour se laver de tout vulgaire
et pour ne point nuire aux affaires
et pour en user librement,
aux mots latins on se réfère.
Le cul est roi. Et dans le vent.

Écrivains et écrivassiers
qui tant de pages noircissez,
et dans la douleur enfantez,
dissertez cul, abondamment.
Le cul est roi. Et dans le vent.

Du cul, ne soyez point avares
Indispensable au rendement,
vous y gagnerez belles parts.
Et grand succès. Conséquemment.
Le cul est roi. Et dans le vent.

Quant à l’écran et à l’image,
envahissant, il y fait rage.
Mal acceptées, les oeuvres sans.
Que d’obstructions et de barrages!
Le cul est roi! Et dans le vent  !

Synthèses, 2009



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La femme au sac de ciment

«Adolescent, je ne peux pas dire que ma vision des femmes ait brillé pas sa dignité. Mes premières expériences érotiques ont été marquées par ce qui était à mes yeux une évidence : toute responsabilité liée à une éventuelle grossesse incombait entièrement à la femme. Ça ne me regardait pas.
   Aujourd’hui je réalise que l’un des mouvements politiques les plus importants de l’après-guerre concerne la place des femmes dans le monde. On ne peut nier les grands changements qui ont eu lieu dans ce domaine, même s’il demeure un problème majeur dans les pays en développement. Le défi à relever est de démanteler les convictions qui trouvent encore leur alibi dans une lecture aberrante des grands textes religieux, principalement de l’islam et du judaïsme. Si les orthodoxes avaient le pouvoir en Israël, les femmes seraient encore assises à l’arrière du bus. Dans le monde musulman, nombreux sont les pays où les femmes luttent pour faire respecter leurs droits fondamentaux, à commencer par celui de disposer de leur propre corps. [...]
   L’un des plus grands défis qui se posent aujourd’hui est de donner plus de pouvoir aux femmes. Alors que ce sont elles qui, partout, portent la responsabilité de la production alimentaire et de la sauvegarde de la famille, leur pouvoir politique et économique est inexistant.
   Je ne crois pas que les hommes et les femmes aient une manière foncièrement différente de penser. C’est une idée répandue mais fausse qu’il existerait un modèle de pensée «masculin» et un modèle de pensée «féminin». Le monde souffre en revanche de la domination masculine unilatérale et du fait que les voix des femmes ne s’entendent pour ainsi dire pas.
   Cela conduit à une situation insensée. Comme si le monde entier adoptait une vieille habitude bourgeoise européenne : après le dîner, les hommes allaient d’un côté, les femmes de l’autre, et celle qui tentait de rompre cet ordre immuable était aussitôt remise à sa place et ramenée dans le droit chemin.
   Mais pour qu’un nouvel ordre voie le jour, il faut que les hommes fassent un pas en arrière et qu’ils laissent la place aux femmes. Si l’on pense que c’est une vue de l’esprit, c’est qu’on n’a rien compris à l’évolution en cours.
   La lutte continue entre ceux qui chargent des sacs de ciment sur la tête des femmes et celles qui portent le fardeau.» (Chapitre La femme au sac de ciment ; p. 280)

Henning Mankell

SABLE MOUVANT Fragments de ma vie; traduit du suédois par Anna Gibson; Éditions du Seuil, septembre 2015

COMPLÉMENTS 

Une culture d’agression par Richard Poulin 
SexLeak : un problème de taille à résoudre  

Blogue SITUATION PLANÉTAIRE : Femmes 2018. Un système judiciaire inadéquat.

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(1) La mondialisation du marché du sexe, par Richard Poulin; CAIRN INFO. L’article, publié en 2002, brosse le portrait global de l’époque. À lire intégralement pour comprendre l’ampleur de cette abomination qui n’a cessé de se répandre depuis.  
https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2002-1-page-109.htm

 Extrait
 La mondialisation capitaliste implique aujourd’hui une «marchandisation» inégalée dans l’Histoire des êtres humains. Depuis trente ans, le changement le plus dramatique du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l’échelle mondiale. Cette industrialisation, à la fois légale et illégale, rapportant des milliards de dollars, a créé un marché d’échanges sexuels, où des millions de femmes et d’enfants sont devenus des marchandises à caractère sexuel. Ce marché a été généré par le déploiement massif de la prostitution (effet, entre autres, de la présence de militaires engagés dans des guerres et/ou des occupations de territoire, notamment dans les pays nouvellement industrialisés, par le développement sans précédent de l’industrie touristique, par l’essor et la normalisation de la pornographie, par l’internationalisation des mariages arrangés, ainsi que par les besoins de l’accumulation du Capital. [...]
   Soutenir qu’il y a eu industrialisation du commerce sexuel relève d’une évidence : nous avons assisté, entre autres, au développement d’une production de masse de biens et de services sexuels qui a généré une division régionale et internationale du travail. Les «biens» sont constitués en grande partie d’êtres humains qui vendent des services sexuels. Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé qui intègre à la fois le niveau local et le niveau régional, est devenue une force économique incontournable. La prostitution et les industries sexuelles qui lui sont connexes – les bars, les clubs de danseuses, les bordels, les salons de massages, les maisons de production de pornographie, etc. – s’appuient sur une économie souterraine massive contrôlée par des proxénètes liés au crime organisé et bénéficient aux forces de l’ordre corrompues. Les chaînes hôtelières internationales, les compagnies aériennes et l’industrie touristique profitent largement de l’industrie du commerce sexuel. [...]
   Un autre facteur qui confère un caractère qualitativement différent au commerce sexuel d’aujourd’hui concerne le fait que la prostitution est devenue une stratégie de développement de certains États. Sous l’obligation de remboursement de la dette, de nombreux États d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale – qui ont offert des prêts importants – à développer leurs industries du tourisme et de divertissement. Dans chacun des cas, l’essor de ces secteurs a permis l’envolée de l’industrie du commerce sexuel. [...]
   Le statut des femmes et des enfants a régressé : désormais, dans de nombreux pays du tiers-monde ainsi que dans ceux de l’ex-URSS et de l’Europe de l’Est, sous l’impact des politiques d’ajustement structurel et de la libéralisation économique, les femmes et les enfants sont devenus de nouvelles matières brutes (new raw resources) dans le cadre du développement du commerce national et international. Du point de vue économique, ces marchandises se caractérisent par un double avantage : les corps sont à la fois un bien et un service. Plus précisément, on a assisté à une marchandisation non seulement du corps, mais également à la marchandisation des femmes et des enfants, d’où l’idée fréquente de l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage pour caractériser le trafic dont sont l’objet des millions de femmes et d’enfants.
   Ces réalités définissent les conditions et l’extension de la mondialisation capitaliste actuelle pour les femmes et les enfants exploités par l’industrie du commerce sexuel. Il faut ajouter d’autres éléments déterminants : le rapt, le viol et la violence ne cessent d’être des accoucheurs de cette industrie; ils sont fondamentaux non seulement pour le développement des marchés, mais également pour la «fabrication» même de ces marchandises, car ils contribuent à les rendre «fonctionnelles» pour cette industrie qui exige une disponibilité totale des corps. [...]

Tableau : © Zhang Haiying, Anti-vice campaign, Action figures series. L’artiste chinois vit à Beijing.

Tous les ans, près d’un quart de million de femmes et d’enfants de l’Asie du Sud-Est (Birmanie, province du Yunnan en Chine populaire, Laos et Cambodge) sont achetés en Thaïlande, pays de transit, pour un prix variant entre 6 000 et 10 000 dollars américains. Au Canada, les intermédiaires paient 8 000 dollars pour une jeune Asiatique en provenance des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie ou de Taiwan qu’ils revendent 15 000 dollars à un souteneur. En Europe de l’Ouest, le prix courant d’une Européenne en provenance des anciens pays «socialistes» se situe entre 15 000 et 30 000 dollars américains. À leur arrivée au Japon, les femmes thaïs ont une dette de 25 000 dollars américains. Les femmes achetées doivent rembourser les dépenses encourues par les souteneurs et travailler pour leur compte pendant des années. [...]
   L’industrie de la pornographie contemporaine a pris son essor au début des années cinquante, avec la création de Playboy, et, depuis, a investi tous les moyens de communication moderne. Ainsi, aux États-Unis, la location des vidéos pornographiques représente un marché de 5 milliards de dollars américains par année, les films pornographiques de la télévision payante et dans les chambres d’hôtels rapportent 175 millions. Les États-Uniens dépensent entre 1 et 2 milliards de dollars par le biais des cartes de crédit pour obtenir du matériel sexuel explicite via Internet, ce qui représente entre 5 et 10 % de toutes les ventes sur le Net. Là aussi l’industrie hôtelière est complice : à chaque film visionné dans une chambre, elle reçoit 20 % du prix de location.
   La pornographie infantile ou pseudo-infantile (kiddie or chicken porn) sur l’Internet constitue 48,4 % de tous les téléchargements des sites commerciaux pour adultes. Elle utilise des enfants aussi jeunes que trois ans. Les images créées pour assouvir les fantasmes des consommateurs de la pornographie infantile ne peuvent être caractérisées que comme une forme d’abus sexuel.
   En 1983, on estimait le chiffre d’affaires de la pornographie à 6 milliards de dollars. Ce chiffre est largement en dessous de la réalité d’aujourd’hui. D’autant plus que les années 1990 ont connu une explosion de la production et de la consommation de pornographie. La pornographie est désormais une industrie mondiale, massivement diffusée et totalement banalisée, qui fait non seulement la promotion de l’inégalité sexuelle, mais qui milite pour le renforcement de cette inégalité. Elle fait partie de la culture. Elle l’imprègne et, par conséquent, affecte l’ensemble des images sociales des médias traditionnels et nouveaux. La pornographie n’est pas seulement une industrie du fantasme : elle use et abuse avant tout des femmes et des enfants. Les centaines de milliers de personnes qui y œuvrent subissent, elles aussi, viol, violence et assassinat. La pornographie représente, en quelque sorte, la prostitutionalisation des fantasmes masculins. Elle infantilise les femmes et rend mature sexuellement les enfants. La pornographie ne peut pas être réduite au seul débat sur la liberté d’expression. [...]
   Depuis trente ans, nous assistons à une sexualisation de la société. Cette sexualisation est basée sur l’inégalité sociale, ce qui a pour effet de rendre l’inégalité très profitable. La société est désormais saturée par le sexe; et le marché du sexe en pleine croissance et mondialisé exploite avant tout les femmes et les enfants, notamment du tiers-monde et des anciens pays «socialistes».
   Nous avons été témoin d’une industrialisation de la prostitution, du trafic des femmes et des enfants, de la pornographie et du tourisme sexuel. Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques autonomes, cotées en bourse. Il n’y a pas de prostitution sans marché, sans marchandisation d’êtres humains et sans demande. Malheureusement, l’exploitation sexuelle est de plus en plus considérée comme une industrie du divertissement, et la prostitution comme un travail légitime. Pourtant, cette «leisure industry» est basée sur une violation systémique des droits humains. L’exploitation sexuelle des femmes et des enfants exige la complicité des consommateurs.
   Cet aspect de la mondialisation concentre l’ensemble des questions (exploitation économique, oppression sexuelle, accumulation du Capital, migrations internationales, racisme, santé, hiérarchisation de l’économie-monde, développement inégal et combiné, pauvreté, accentuation des inégalités sociales, etc.) qui s’avèrent décisives dans la compréhension de l’évolution de l’univers dans lequel nous vivons. Ce qui pouvait être perçu comme étant à la marge est désormais au centre du développement du capitalisme mondial. C’est pourquoi cette industrie tend de plus en plus à être reconnue comme un secteur économique banal.

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