18 août 2019

L’ubiquité du capitalisme

Le capitalisme est comme «dieu» : tout partout. Même dans les pays dits «communistes» comme la Chine,  la Russie et autres... Tant dans les démocraties que les dictatures, la main d’œuvre bon marché (cheap labour) fait rouler le système économique et la surconsommation.

Prévert s’est toujours fait le défenseur des plus faibles, notamment de la classe ouvrière.

Certains seront peut-être choqués de lire le mot «nègre» dans son poème. Je comprends le principe du «politiquement correct» contemporain, mais faudrait-il indexer tous les ouvrages ou les films qui incluent des mots désormais bannis, à raison? Il n’y a pas si longtemps les Français voulaient censurer tous les films où les acteurs fumaient pour éviter d'influencer les jeunes. Franchement. Ça me rappelle l’époque où le clergé québécois avait une longue liste de livres à l’index – tout le monde les lisait.  

L’effort humain
Jacques Prévert

L’effort humain
n’est pas ce beau jeune homme souriant
debout sur sa jambe de plâtre
ou de pierre
et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire
l’imbécile illusion
de la joie de la danse et de la jubilation
évoquant avec l’autre jambe en l’air
la douceur du retour à la maison
Non
l’effort humain ne porte pas un petit enfant sur l’épaule droite
un autre sur la tête
et un troisième sur l’épaule gauche
avec les outils en bandoulière
et la jeune femme heureuse accrochée à son bras
L’effort humain porte un bandage herniaire
et les cicatrices des combats
livrés par la classe ouvrière
contre un monde absurde et sans lois
L’effort humain n’a pas de vraie maison
il sent l’odeur de son travail
et il est touché aux poumons
son salaire est maigre
ses enfants aussi
il travaille comme un nègre
et le nègre travaille comme lui
L’effort humain n’a pas de savoir-vivre
l’effort humain n’a pas l’âge de raison
l’effort humain a l’âge des casernes
l’âge des bagnes et des prisons
l’âge des églises et des usines
l’âge des canons
et lui qui a planté partout toutes les vignes
et accordé tous les violons
il se nourrit de mauvais rêves
et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation
et comme un grand écureuil ivre
sans arrêt il tourne en rond
dans un univers hostile
poussiéreux et bas de plafond
et il forge sans cesse la chaîne
la terrifiante chaîne où tout s’enchaîne
la misère le profit le travail la tuerie
la tristesse le malheur l’insomnie et l’ennui
la terrifiante chaîne d’or
de charbon de fer et d’acier
de mâchefer et de poussier
passée autour du cou
d’un monde désemparé
la misérable chaîne
où viennent s’accrocher
les breloques divines
les reliques sacrées
les croix d’honneur les croix gammées
les ouistitis porte-bonheur
les médailles des vieux serviteurs
les colifichets du malheur
et la grande pièce de musée
le grand portrait équestre
le grand portrait en pied
le grand portrait de face de profil à cloche-pied
le grand portrait doré
le grand portrait du grand divinateur
le grand portrait du grand empereur
le grand portrait du grand penseur
du grand sauteur
du grand moralisateur
du digne et triste farceur
la tête du grand emmerdeur
la tête de l’agressif pacificateur
la tête policière du grand libérateur
la tête d’Adolf Hitler
la tête de monsieur Thiers
la tête du dictateur
la tête du fusilleur
de n’importe quel pays
de n’importe quelle couleur
la tête odieuse
la tête malheureuse
la tête à claques
la tête à massacre
la tête de la peur

Paroles (Gallimard, 1946)

Photo : Emmanuel de Burriel / Périscope  

Dès qu’il est question de capitalisme sauvage et de collapsologie, j’embraie – l’excellente chronique d’Odile Tremblay Le capitalisme pour les nuls (et les révoltés) ci-après, a tourné la clef dans le démarreur...

Chapitres de la Chute, Saga des Lehman Brothers d’après le roman de Stefano Massini 

La pièce relate l’échafaudage de l’entreprise Lehman en Amérique. La célèbre famille juive originaire d’Allemagne a émigré aux États-Unis au milieu du 19e siècle. Jetant d’abord son dévolu sur le coton, puis sur le café, le combustible et les chemins de fer, l’entreprise a éventuellement rejoint le secteur de la finance. On observe les personnages, dévorés par la cupidité, cheminer vers un enrichissement matériel toujours plus considérable. (Bible urbaine)

Le krash de 2008 avait dix ans, et la pièce fut présentée deux fois plutôt qu’une à l'automne 2018. D’abord en septembre au Théâtre Périscope sous la direction d’Olivier Lépine, puis en octobre au Théâtre de Quat’Sous dans une mise en scène de Marc Beaupré et Catherine Vidal. Des mises en scène et des décors différents toutefois.

Lehman Brothers “partners' room,” 1957. Center for Creative Photography, The University of Arizona. Photo by Dan Weiner; Copyright John Broderick.

Pour mieux comprendre la faillite de Lehman Brothers et le krash de 2008 :
Documentaire de Jennifer Deschamps (France/Canada).
Coproduction: ARTE GEIE, KM, Radio-Canada, Intuitive Pictures.


Résumé : La chute, en 2008, de Lehman Brothers, a plongé la planète dans une gigantesque récession. Dans une enquête captivante, Jennifer Deschamps se penche sur ce qui a causé la perte d'une banque au-dessus de tout soupçon. Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers est officiellement déclarée en faillite. Lâchée par le gouvernement et sans repreneur, la vénérable banque d'investissement, fondée à New York en 1850, disparaît en laissant à ses créanciers une dette de plusieurs centaines de milliards de dollars. Lancée depuis plusieurs années dans une course folle au profit, cette grande institution financière, dirigée par Richard Fuld, a développé des prêts hypothécaires à risques, rapidement devenus emprunts toxiques. Accordés à des ménages modestes voire sans revenus, ces subprimes ont permis à des centaines de milliers d'Américains de devenir propriétaires de leur logement. Mais en 2007, lorsque la bulle immobilière éclate, la remontée des taux d'intérêts gonfle les traites que les emprunteurs ne peuvent pas rembourser. Une vague de saisies s'abat sur les États-Unis, et notamment sur la Californie... (1)

Le capitalisme pour les nuls (et les révoltés)

Odile Tremblay
Le Devoir | 27 octobre 2018 | Chronique

Ainsi, en ces temps de mutations, alors que les changements climatiques s’invitent au quotidien et que la mondialisation part en vrille, les piliers du système économique mondial montrent d’inquiétantes fissures.
   Faut dire que le salut de la planète et des humains perchés dessus commanderait des mesures contraires aux intérêts commerciaux des nations et au confort des consommateurs électeurs. Les politiciens légifèrent par-ci pour tempérer l’inquiétude collective face à l’avenir sans ralentir la croissance, ferment les yeux par-là afin de soutenir la machine. Et filons tous ensemble vers demain…
   Pas moyen de plaider l’ignorance. Le cynisme de nos propres régimes s’étale de façon virale à pleins médias. On a tous les mains couvertes de sang. Malaise, quand tu nous étreins.
   L’horrifique polar entourant la torture et le meurtre du journaliste du Washington Post Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul ravive ce trouble. Du feuilleton sanglant surgit le ballet diplomatique de bien des dirigeants occidentaux, entre homélies sur les droits de la personne et arguments économiques en appels du pied. Armes vendues d’un bord, pétrole acheté de l’autre, cris d’indignation sous couvert de vertu, récupération de «l’événement» à des fins politiciennes par le moindre calife sur fond d’accords secrets entre compères. Trump a soulevé une tempête qui lui claque au front. Alliés avec le diable, nous? Il a tant de visages, celui-là.

Dragon moderne

On rumine ces pensées devant la pièce Chapitres de la chute de l’Italien Stefano Massini, adaptée de son propre roman, mise en scène par Marc Beaupré et Catherine Vidal au Théâtre de Quat’Sous, qui remonte les sources du système. À travers la saga des frères Lehman sur plusieurs générations, de l’arrivée des frères juifs bavarois commerçants de coton en Alabama jusqu’à la faillite de leur banque d’investissement à New York en 2008 qui fit trembler Wall Street, en passant par le krach de 1929, c’est la toile du capitalisme qui se tisse et se déchire sous nos yeux.
   On ne vous jouera pas la note marxiste. Ce régime a montré ses failles béantes. Et quelle solution de rechange proposer hors des voies du dépouillement volontaire? Reste que la course au profit du capitalisme industriel, avec absence d’éthique et de vision écologique à long terme, semble lancée sur un train fantôme sans gare au bout. L’échec de son réseau tentaculaire impliquant l’alliance avec les tyrans de ce monde, au mépris des besoins planétaires et des droits de la personne, entre migrations massives et replis identitaires, est programmé d’avance. On le sait. La pièce en démonte les rouages organiques.
   Stefano Massini fait du destin des Lehman un dragon moderne qui avale ses scrupules et des couleuvres avant d’engloutir ses propres enfants.
   D’une durée de quatre heures et demie, la soirée théâtrale. On s’était promis de lever le camp au cours d’un des entractes, avant de rester tétanisée devant ces six comédiens et comédiennes jouant indifféremment monsieur ou madame, maître ou domestique, sans décor, sinon des chaises comme dans la pièce d’Ionesco. Par-delà quelques épivardages de fin de parcours, cette leçon de capitalisme entre cimes et abîmes fait son effet.
   À la sortie, se confondent en nous toutes ces têtes de Lehman avec les visages à double face de Trump, de Trudeau, de Macron, du dictateur turc Erdogan, du perfide prince saoudien Mohammed ben Salmane. Le théâtre s’offre parfois une salutaire fonction de manifeste.
(...)

--- 
(1) Ces individus et leur relève sont d'une cupidité inouïe, uniquement intéressés à amasser de l'argent tout comme les Koch Brothers, la famille Walton (Wal-Mart), etc.
   Sans la cupidité globalisée, il n’y aurait pas de destruction massive. Sans la cupidité, ni la vie animale ni les grandes forêts ne seraient en train de disparaître. Et sans cette cupidité, il n’y aurait pas eu de répression du génie; il y aurait eu davantage de démonstrations ingénieuses et d’inventions basées sur autre chose que les carburants fossiles. Il est impossible de mettre au point de nouvelles sources d’énergie : les grandes idées sont mises en veilleuse à cause de la cupidité.
   Le déversement de plastique et de poisons dans les cours d’eau, les lacs et les océans existe depuis si longtemps que des bancs complets de poissons et de mammifères marins en meurent et échouent sur les rivages. Sans la cupidité, on n’assisterait pas à la mort des forêts vierges. Sans la cupidité, on aurait un climat normal et la nature suivrait son évolution naturelle sans éruptions intermittentes.


À chaque fois qu’on démarre sa voiture et qu’on appuie sur l’accélérateur, le gaz d’échappement monte et est retenu dans la stratosphère, dans la bande de pollution qui entoure la terre. On est accablés, mais on ne peut rien y faire, on doit continuer à se déplacer. À chaque fois que la technologie modifie des structures moléculaires et crée des produits chimiques, où vont les vapeurs toxiques? Elles s’accumulent dans cette bande. Faute de l’équilibre normalement assuré par les arbres majestueux et le feuillage des grandes forêts, les dioxines ont atteint un tel niveau de concentration dans la stratosphère qu’elles atteignent la couche inférieure.
   À chaque fois qu’on achète un hamburger, on favorise la destruction des forêts autour du monde. En effet, ces forêts doivent être détruites pour que les bestiaux puissent paître dans le but de satisfaire cet appétit insatiable pour les hamburgers. Et à chaque fois qu’on jette le contenant du hamburger, tous les gaz contenus dans cette boîte se libèrent et vont se loger dans la stratosphère. Mais c’est un contenant jetable. Alors pourquoi s’en faire? 
   Quand il n’y a plus de choix possible, quand le monde entier arrive à une impasse, quand la capacité de choisir s’effondre, et c’est l’objectif dissimulé du gouvernement mondial, alors le temps s’arrête. Mais ce moment pourrait aussi signaler la fin de l’ère des tyrans – rois, monarques, aristocrates, gouvernements, financiers. Toute initiative pour sortir de la léthargie représente une menace pour leur fortune. Les charlatans, les profiteurs et les escrocs projettent de dominer le monde et de casser les reins de la classe moyenne en se servant du système monétaire – une de leurs ambitions les plus chères. Ces individus sagaces et astucieux connaissent la nature humaine; ils savent combien les humains sont esclaves de leurs désirs. Ils savent ce que les gens veulent entendre et ne pas entendre. Ils savent flatter et menacer. Ils savent jouer avec les notions de patriotisme, de liberté et de prospérité (croissance économique). Grâce à leurs services dévoués, nous pourrions vivre un combiné du krach d’octobre 1929 à celui de l’automne 2008. Ajoutez à cela quelques catastrophes, naturelles ou causées par l’homme, et nous sommes cuits. Si l’économie va trop bien, on crée de l’inflation ou l’on déclenche une guerre – ça remet les choses en place. Le pouvoir que nous pourrions exercer, et surtout, la possibilité redoutable de devenir des êtres éclairés est une menace pour l’élite.
   Or personne ne pourra stopper les soubresauts de la nature. Pas même une nation entière ne pourrait l’arrêter. Quand la terre entreprendra de se nettoyer, ce faisant, elle pourrait détruire l’autoroute numérique et le système bancaire mondial. Si la nature entre en jeu et intervient, les failles sismiques en-dessous des centrales se disloqueront – un tsunami et une faille sismique ne se préoccupent pas de ce qu’il y a au-dessus. Les chamboulements climatiques sont en train de changer dramatiquement la terre. Si les volcans entrent en éruption, beaucoup de gens périront, c’est toujours ainsi quand la nature gronde. Quel que soit le plan ultime des gérants de la planète, la nature l’emportera.
   La terre se retrouve actuellement dans une position précaire. La terre était un grand jardin, mais elle a été violée, saccagée et mal utilisée, par ignorance. La nature est le souffle de vie en toutes choses. Tout est vivant. Ce n’est pas parce qu’un arbre ne parle pas qu’il n’est pas vivant. Une plante est un être vivant. Le grand rocher est vivant. Mais en ce moment, ils étouffent, ils passent par la chambre à gaz. La terre et toute la nature nous servent des avertissements, comme ces dauphins et ces baleines magnifiques qui échouent sur les plages pour y mourir. À chaque fois qu’une grande baleine échoue sur les côtes, elle envoie un message.
   Tout cela ne passe pas inaperçu. Qui se débrouillera pour prendre soin du vivant? Si l’humain refuse de changer, alors que restera-t-il de la vie?
   Mais les humains préfèrent regarder des guignols faire semblant de régler les ravages qu’ils causent...

Gif : Head Like an Orange https://headlikeanorange.tumblr.com/ 

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