4 novembre 2017

L’art de la «neutralité pédagogique»

Certains états ont mieux réussi que d’autres à séparer la religion de l’état. Cependant, on note une résurgence d’association entre pouvoirs politiques/corporatifs et pouvoir religieux. Les religions offrent aux classes dirigeantes un contrefort au socialisme; le cabinet Trump en est une parfaite démonstration.

En ce moment, je lis avec délectation le manuscrit du roman Le premier homme d’Albert Camus, Éditions Gallimard (1). Il s’agit de l’œuvre à laquelle il travaillait au moment de sa mort. Le manuscrit a été trouvé dans sa sacoche, le 4 janvier 1960; 144 pages tracées au fil de la plume, parfois sans points ni virgules, d’une écriture rapide, difficile à déchiffrer, jamais retravaillée (note de l’éditeur, 1994). 
   Camus étant ce qu’il est, son écriture est «parfaite» même avant retouche – toujours vivante, colorée, poignante. Il était vraiment doué pour éveiller nos sens, on est dans le film... il atteint son but : «ressusciter les personnages dans leur chair et dans leur durée». 

Les éditeurs ont annexé deux lettres à l’ouvrage : une que Camus envoya à son instituteur, Louis Germain, au lendemain du prix Nobel, et la dernière lettre que Louis Germain lui adressa.

J’aimerais attirer l’attention sur les passages que j’ai marqués en gras dans la lettre du professeur. Un exemple de neutralité pédagogique à suivre.

Le «cher petit» de l’instituteur Louis Germain. (Via "The Hindu") 

19 novembre 1957

   Cher Monsieur Germain,

   J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces.

   Albert Camus

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Alger, ce 30 avril 1959

   Mon cher petit,

   Adressé de ta main, j’ai bien reçu le livre Camus qu’a bien voulu me dédicacer son auteur Monsieur J.-Cl. Brisville.
   Je ne sais t’exprimer la joie que tu m’as faite par ton geste gracieux ni la manière de te remercier. Si c’était possible, je serrerais bien fort le grand garçon que tu es devenu et qui restera toujours pour moi «mon petit Camus».
   Je n’ai pas encore lu cet ouvrage, sinon les premières pages. Qui est Camus? J’ai l’impression que ceux qui essayent de percer ta personnalité n’y arrivent pas tout à fait. Tu as toujours montré une pudeur instinctive à déceler ta nature, tes sentiments. Tu y arrives d’autant mieux que tu es simple, direct. Et bon par-dessus le marché! Ces impressions, tu me les a données en classe. Le pédagogue qui veut faire consciencieusement son métier ne néglige aucune occasion de connaître ses élèves, ses enfants, et il s’en présente sans cesse. Une réponse, un geste, une attitude sont amplement révélateurs. Je crois donc bien connaître le gentil bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme. Et à t’étudier, je n’ai jamais soupçonné la vraie situation de ta famille. Je n’en ai eu qu’un aperçu au moment où ta maman est venue me voir au sujet de ton inscription sur la liste des candidats aux Bourses. D’ailleurs, cela se passait au moment où tu allais me quitter. Mais jusque-là tu me paraissais dans la même situation que tes camarades. Tu avais toujours ce qu’il te fallait. Comme ton frère, tu étais gentiment habillé. Je crois que je ne puis faire un plus bel éloge de ta maman.
   Pour en revenir au livre de monsieur Brisville, il porte une abondante iconographie. Et j’ai eu l’émotion très grande de connaître, par son image, ton pauvre Papa que j’ai toujours considéré comme « mon camarade ». Monsieur Brisville a bien voulu me citer : je vais l’en remercier.
    J’ai lu la liste sans cesse grandissante des ouvrages qui te sont consacrés ou qui parlent de toi. Et c’est une satisfaction très grande pour moi de constater que ta célébrité (c’est l’exacte vérité) ne t’avait pas tourné la tête. Tu es resté Camus : bravo.
   J’ai suivi avec intérêt les péripéties multiples de la pièce que tu as adaptée et aussi montée : Les Possédés. Je t’aime trop pour ne pas te souhaiter la plus grande réussite : celle que tu mérites. Malraux veut, aussi, te donner un théâtre. Je sais que c’est une passion chez toi. Mais... vas-tu arriver à mener à bien et de front toutes ces activités? Je crains pour toi que tu n’abuses de tes forces. Et, permets à ton vieil ami de le remarquer, tu as une gentille épouse et deux enfants qui ont besoin de leur mari et papa. À ce sujet, je vais te raconter ce que nous disait parfois notre directeur d’École normale. Il était très, très dur pour nous, ce qui nous empêchait de voir, de sentir, qu’il nous aimait réellement. «La nature tient un grand livre où elle inscrit minutieusement tous les excès que vous commettez.» J’avoue que ce sage avis m’a souventes fois retenu au moment où j’allais l’oublier. Alors dis, essaye de garder blanche la page qui t’est réservée sur le Grand Livre de la nature.
   Andrée me rappelle que nous t’avons vu et entendu à une émission littéraire de la télévision, émission concernant Les Possédés. C’était émouvant de te voir répondre aux questions posées. Et, malgré moi, je faisais la malicieuse remarque que tu ne doutais pas que, finalement, je te verrai et t’entendrai. Cela a compensé un peu ton absence d’Alger. Nous ne t’avons pas vu depuis pas mal de temps...
   Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher la vérité. Je vous ai tous aimés et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il est question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être précis, en religion catholique. À l’École normale d’Alger (installée alors au parc de Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie «consacrée» dans un livre de messe qu’il a fermé! Le directeur de l’École a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de «l’École libre» (libre... de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’École laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants. Que sera-ce peut-être, dans quelque temps? Ces pensées m’attristent profondément.
   Mon cher petit, j’arrive au bout de ma 4e page : c’est abuser de ton temps et te prie de m’excuser. Ici, tout va bien. Christian, mon beau-fils, va commencer son 27e mois de service demain!
   Sache que, même lorsque je ne t’écris pas, je pense souvent à vous tous.
   Madame Germain et moi vous embrassons tous quatre bien fort. Affectueusement à vous.
                                                  
   Germain Louis

(1) Résumé de l’éditeur

Le premier homme
Collection Cahiers Albert Camus (n° 7), Gallimard
Parution : 13-04-1994

«En somme, je vais parler de ceux que j'aimais», écrit Albert Camus dans une note pour Le premier homme. Le projet de ce roman auquel il travaillait au moment de sa mort était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains «gardent l'espoir de retrouver les secrets d'un art universel qui, à force d'humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée».

Albert Camus et Michel Gallimard, tous deux décédés lors du fâcheux accident.

Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l'enfance de son «premier homme». Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c'est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd'hui.

Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

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