13 mai 2019

Déclin des oiseaux nicheurs

Ma mère adorait les oiseaux, tous les animaux en fait, un trait de personnalité dont j’ai hérité. À chaque fois qu’un oiseau s’assommait dans l’une de ses grandes baies vitrées, elle pleurait. Un jour, je lui ai proposé de découper des oiseaux en papier et de les coller dans les vitres – j’avais vu ça en Suisse. Ç’a marché, le «windowkill» a cessé.

La perspective d’un printemps silencieux me hante sans relâche. Un printemps où il n’y aurait plus que des humains, des autoroutes asphaltées, des mégapoles de gratte-ciels en béton vitrés, des banlieues Bauhaus kitch tentaculaires, une multitude de véhicules individuels (électriques ou pas), des industries polluantes, des vestiges de méga-porcheries et d’abattoirs, des cargos pétroliers sillonnant le fleuve, etc.

Considérant qu’un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction (selon l'ONU), au rythme où disparaît le vivant la coupure pourrait être brutale et soudaine.

Agence France Presse :
   [...] «Nous sommes en train d'éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier», décrit Robert Watson, président de l'IPBES.
   Déforestation, agriculture intensive, surpêche, urbanisation galopante, mines : 75 % de l'environnement terrestre a été «gravement altéré» par les activités humaines et 66 % de l'environnement marin est également touché.
   Résultat : environ un million d'espèces animales et végétales sur les quelque huit millions estimées sur Terre sont menacées d'extinction, dont «beaucoup dans les prochaines décennies».

Article intégral, lundi 6 mai 2019

À voir ou revoir : Let’s Pollute – Détruisons la planète dans la joie et la bonne humeur  
   Nominé aux Oscars du court-métrage d'animation 2011, Let's Pollute nous plonge dans l'incohérence qu'est notre réalité. Pourquoi se voiler la face? Nos actes détruisent la planète, alors encourageons les!
   Traiter l'écologie avec ironie, quoi de plus efficace? Ce film est une critique moderne du consumérisme et de la pollution qui en découle. Quelles sont nos valeurs aujourd'hui? Pourquoi consommons-nous sans jamais nous soucier (ou rarement) de l'impact de nos choix? Animé tel un film des années 50's, Let's Pollute risque de vous convaincre qu'il est temps d'adapter votre mode de vie.

Grive des bois. Photo : Association forestière du sud du Québec.

La Grive des bois fait partie des espèces dont la fréquence d’observation a grandement diminué d’un atlas à l’autre. D’ailleurs, les données BBS révèlent que ses effectifs auraient décliné d’environ les trois quarts entre 1990 et 2014. (Deuxième Atlas)

J’ai acheté le Deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional format papier – une magnifique bible ornithologique. Si jamais j’ai le malheur d’être témoin du pire cauchemar je le relirai durant les jours de tristesse, de nostalgie et de détresse psychologique.

Présentation des éditeurs 

Dédicace : Cet ouvrage est dédié aux hommes et aux femmes qui aiment les oiseaux, en particulier aux observateurs passionnés qui ont participé bénévolement à l’effort collectif sans précédent sur lequel il repose.


Le Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional est l’aboutissement du plus vaste projet ornithologique entrepris au Québec depuis un quart de siècle. De 2010 à 2014, des centaines d’observateurs d’oiseaux ont passé plus de 100 000 heures à ratisser les différents habitats du Québec méridional. Ils y ont ainsi recueilli un demi-million d’indices de nidification.

L’ouvrage présente l’information la plus à jour sur la répartition et l’abondance des 253 espèces oiseaux qui se reproduisent au Québec sous les 50,5° de latitude Nord. Magnifiquement illustré par près de 500 photographies et plus de 1000 cartes en couleur, ce livre intègre les résultats du premier atlas (1984-1989), présentant ainsi les changements qui se sont opérés chez nos oiseaux depuis un quart de siècle.

Le Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional s’adresse à un large public. Véritable mine d’informations, il s’agit d’un ouvrage solidement documenté (plus de 1000 références), indispensable pour les observateurs d’oiseaux, les étudiants, les chercheurs, les organismes de conservation, les municipalités, les firmes de consultants, les promoteurs, etc. Il s’agit d’un outil précieux qui guidera nombre de projets de conservation de l’avifaune québécoise au cours des prochaines décennies.

Le Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional est publié conjointement par le Regroupement QuébecOiseaux, le Service canadien de la faune (Environnement et Changement climatique Canada) et Études d’Oiseaux Canada.

Tous les profits de la vente de ce nouvel atlas seront versés au Fonds Atlas, un fonds géré par le Regroupement QuébecOiseaux et qui vise la conservation des oiseaux du Québec.

Regroupement QuébecOiseaux, Environnement et Changement climatique Canada, Études d'Oiseaux Canada

Extrait de la PRÉFACE par Gilles Falardeau, Jean Gauthier et Yves Aubry :

«Nous vivons à une époque où les changements environnementaux s’accélèrent au point que plusieurs espèces peinent à s’adapter. Ces changements ont évidemment des répercussions sur les oiseaux et leurs habitats. L’intensification de l’agriculture a profondément modifié les paysages champêtres des pays industrialisés, tandis que les perturbations climatiques ont déjà commencé à influencer la répartition et les chronologies de migration et de nidification de plusieurs espèces. En seulement 25 ans, des modifications importantes se sont produites chez nous – ce dont le présent ouvrage témoigne d’ailleurs de façon éloquente –, à commencer par une forte chute des populations d’oiseaux champêtres et des insectivores aériens. En outre, quelques espèces se sont ajoutées à l’avifaune nicheuse du Québec alors que quelques autres n’en font plus partie que de manière épisodique.
   [...] Les oiseaux, en raison de leur mobilité et de leurs différentes adaptations, sont prompts à réagir aux changements qui surviennent dans leur milieu : c’est pour eux une question de vie ou de mort. Ils constituent donc de bons indicateurs de l’état de notre environnement.»


En complément 

Durant la campagne de terrain, près de 2000 observateurs ont sillonné le Québec, dont l’humoriste et imitateur bien connu Pierre Verville.  

Fou des oiseaux

Rendez-vous unique avec les oiseaux, cette série documentaire animée par Pierre Verville nous amène en plein coeur de la nature et nous fait découvrir la merveilleuse et fascinante faune ailée qui peuple notre pays. En rencontrant des passionnés d’ornithologie, la série explore des endroits souvent méconnus du grand public et nous fait voir le monde sous un angle nouveau, celui d’un fou des oiseaux.

À visiter

La sixième extinction de masse à l'horizon

Reportage de Janic Tremblay à Desautels le dimanche
ICI Première 12.05.2019 

Le rapport déposé cette semaine par le groupe d'experts de l'ONU sur la biodiversité nous apprend qu'un million d'espèces animales et végétales sont menacées d'extinction au cours des prochaines années. Les grands responsables de la situation sont l'agriculture et la déforestation, la surexploitation des ressources, la pollution, les changements climatiques et les espèces invasives (dont l’espèce humaine). 

Il s'agit d'un constat alarmant qui n'étonne guère les ornithologues d'ici, et Janic Tremblay a rencontré l'un d'entre eux.

Yves Gauthier, ornithologue amateur. Photo : Janic Tremblay / Radio-Canada

«Il y a cinq décennies tu roulais sur la Route 132 entre Montréal et Sorel, il y avait sur les fils électriques des hirondelles cordées sur des kilomètres de long au mois d’août. On en voyait des centaines sinon des milliers : un spectacle ahurissant. Aujourd’hui sur la même route aux mêmes dates, tu es chanceux si tu vois cinq ou dix hirondelles au total. Les gens n’ont pas idée comme les effectifs des six populations d’hirondelles qu’on a ici au Québec ont disparu. La moins pire des cas c’est 50 %, mais ça va jusqu’à 99 % dans le cas de l’hirondelle des rivages. C’est énorme! J’peux pas m’imaginer un monde sans cris ou sans aucun chants d’oiseaux, j’aurais l’impression d’être sur une planète morte. L’oiseau, ça bouge, ça chante, c’est coloré, ça anime le paysage autour de soi, qu’on le veuille ou non. Si jamais on perd ça, qu’est-ce qui va nous rester? Ça va être quoi le plaisir de vivre dans un monde synthétique, quand on a connu une planète différente? Je ne serai pas là pour le vivre, mais je ne souhaite pas ça à personne.»
~ Yves Gauthier

Audiofil :

Même si je ne suis plus membre d’un club d’ornithologie, je vois à chaque année le nombre d’oiseaux champêtres décliner dramatiquement dans mon environnement immédiat. Affreux.

10 mai 2019

Au confessionnal athée

En contrepoids à l’adversité que soulève le projet de Loi 21... 

Ras-le-bol unanime! 
Caricature : André-Philippe Côté; quotidien Le Soleil 29.03.2019

L'extrait suivant est tiré de Damnée Race Humaine [The Lowest Animal] écrit en 1909; recueil Letters from the Earth. Il s’agit d’une satire de Mark Twain sur la nature humaine où il décrit les expériences qu'il aurait menées aux jardins zoologiques de Londres. Il prend à contre pied la théorie de l'évolution des espèces de Charles Darwin selon laquelle les humains ont évolués à partir d'ancêtres primitifs ou d'«animaux inférieurs» – selon lui, ils sont «supérieurs» aux humains et par conséquent nous ne descendons pas d'eux.

«L’homme est un Animal Religieux. Il est le seul Animal Religieux. Il est le seul animal qui a la Vraie Religion – même plusieurs. Il est le seul animal qui aime son voisin comme lui-même, mais lui coupe la gorge si sa théologie n’est pas correcte. Il a transformé le globe en cimetière en essayant de son mieux d’aplanir le chemin de son frère vers le bonheur et le paradis. Il faisait cela à l’époque des Césars, il le faisait à l'époque de Mahomet, il le faisait à l'époque de l’Inquisition, il l'a fait en France pendant deux siècles, il l’a fait en Angleterre à l'époque de la Reine Marie, il l’a fait depuis qu’il a vu la lumière, il le fait aujourd’hui en Crète, il le fera ailleurs demain. Les Animaux Supérieurs n’ont pas de religion. Et on nous dit qu’ils seront laissés pour compte dans l’après vie. Je me demande pourquoi? C'est fort discutable.
   En vérité, l’homme est incurablement stupide. Il est incapable d’apprendre des choses simples qu'apprennent sans effort d'autres animaux. Parmi mes expériences il y a eu celle-ci. En une heure j’ai appris à un chat à être ami avec un chien. Je les ai mis dans une cage. Une heure plus tard, je leur ai appris à être amis avec un lapin. En deux jours, j’ai pu ajouter un renard, une oie, un écureuil et des colombes. Et à la fin, un singe. Ils vivaient ensemble en paix; même avec affection.
   Ensuite dans une autre cage, j’ai enfermé un prêtre irlandais de Tipperary, et très rapidement quand il a semblé s'apprivoiser, j’ai introduit un presbytérien écossais d’Aberdeen. Ensuite, un turc de Constantinople, un grec chrétien de Crète; un arménien, un méthodiste des contrées sauvages de l’Arkansas; un bouddhiste de Chine; un brahmane de Bénarès. Et enfin un colonel de l'Armée du Salut de Wapping. Je me suis tenu à l'écart pendant deux jours entiers. En revenant pour noter les résultats, tout allait bien dans la cage des Animaux Supérieurs, mais dans l'autre ce n'était qu'un horrible bric-à-brac de turbans et de fez, de tartans et d'os et de chair – plus un seul spécimen en vie. Ces animaux dotés de raison n'étaient pas d'accord sur un détail de théologie et voulaient porter l'affaire en Cour supérieure. On est obligé de concéder que pour une réelle noblesse de caractère, l'Homme ne peut prétendre approcher même le plus simple des Animaux Supérieurs.» 

Mark Twain, ouvertement anti-religions, a écrit ce texte il y a 110 ans pile! Or nous voilà encore en train de déraisonner sur les damnées religions.

Je suis si heureux de savoir que ... de toutes les diverses religions ... j’ai été formé dans ... la seule qui détient ... la vraie vérité!!

«Si l’athéisme est une religion, alors chauve est une couleur de cheveux.» (Anonyme)

Pamphlétaire, Jacques Prévert se fit beaucoup d’ennemis; comme Victor Hugo, mais un Hugo qui aurait été prolétaire, il avait le verbe haut et s’en prenait courageusement aux imposteurs de toutes sortes. «Jacques Prévert a transité par l'enseignement religieux. Il a gardé une sainte horreur de la divine comédie des dogmes et des «ismes». Prévert veut se moquer des intérêts sacralisés, il dénonce l'éducation répressive que la morale impose, les habitudes castratrices que le bourgeois défend et qui participent du mensonge, de l'injustice, de la démarche claudicante du monde.» ~ Danièle Gasiglia-Laster

Extrait de La Crosse en l’air*
Jacques Prévert

Je ne suis pas libre penseur dit le veilleur
je suis athée
Hein quoi dit le Saint-Père
et l’autre dans le tuyau de son oreille
l’autre se met à gueuler
Allô allô Saint-Père vous m’entendez
athée
A comme absolument athée
T comme totalement athée
H comme hermétiquement athée
É accent aigu comme étonnamment athée
E comme entièrement athée
pas libre penseur
athée
il y a une nuance

* La Crosse en l’air (1936), dans Paroles (1949), Jacques Prévert, éd. Le Livre de poche, 1960, p. 130-131

Confidences d'un mécréant humaniste
Normand Baillargeon

Mediapart | Blog Le Monde libertaire | 27 mars 2016

(Extrait)

Je ne l’ai jamais caché : je suis athée, athée comme Prévert avoue l’être, je veux dire absolument, totalement, hermétiquement, étonnamment (du moins, je le présume, aux yeux de certaines personnes) et entièrement. Et je pense même me souvenir l’avoir été très jeune. Pour citer de nouveau le poète, je pense depuis toujours être «intact de Dieu».

[...] l’athéisme et toutes les variétés de la non-croyance (agnosticisme, Bright, humanisme athée, anticléricalisme, par exemple) sont, sur l’objet religion, des positions avérées, issues elles aussi d’une riche tradition : elles sont légitimes et respectables et doivent être prises en compte. Les croyants qui voient dans certaines de leurs manifestations des blasphèmes doivent comprendre qu’aux yeux de bon nombre d’incroyants, dont moi, de manière symétriquement inverse, un grand nombre de manifestations de la religion sont, très précisément, des blasphèmes. À mes yeux, je ne le cache pas, églises, synagogues, temples, mosquées, prêtres, imams, rabbins, pasteurs, soutanes, prières, chapelets, et mille autres choses encore sont, par bien des aspects, des blasphèmes contre ce qui occupe dans mon échelle de valeur cet équivalent laïque du sacré, et contre certaines des valeurs que je chéris le plus : l’amour de l’humanité, la solidarité, la raison, le progrès et bien d’autres encore. Ils avilissent l’être humain, le rapetissent, le rendent stupide, soumis, et contribuent à le transformer en ce mouton docile qu’on conduit à l’abattoir économique, politique, social. On l’aura deviné : je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour ne jamais mettre les pieds dans une église, une mosquée, une synagogue ou quelque lieu semblable que ce soit.

[...] le mécréant que je suis doit avouer s’être souvent étonné de l’énormité de l’ignorance en matière religieuse qu’on découvre chez certains croyants. Voilà des gens qui disent avoir la foi, qui assurent qu’elle est ce qu’il y a de plus important dans leur vie, mais qui ne donnent aucun indice de s’être intéressé de près au contenu de leur croyance, qui n’ont jamais véritablement lu la littérature où leur foi est exposée et défendue – à commencer par La Bible – et qui n’ont jamais cherché non plus à connaître les arguments de ceux qui ne croient pas en leur dieu, qu’il s’agisse d’incroyants ou d’adeptes d’autres religions. Toute ma vie j’ai rencontré, en grand nombre, de telles personnes et cela ne cesse de me renverser. Ce serait certes une exagération de dire que la plupart des croyants que j’ai rencontrés sont soit des ignorants de leur propre religion, soit des fanatiques, soit les deux à la fois, mais cette exagération ne serait pas si grande que cela.

De plus, les religions instituées ont eu cette terrible tendance à être du côté des possédants et des puissants et à contribuer de manière massive à l’oppression des plus faibles. On me permettra de m’appuyer pour cette dernière affirmation sur la parole d’un prêtre, le curé Meslier, qui, à sa mort, légua à ses ouailles et au monde un testament expliquant à quiconque voudrait l’entendre les rôles complémentaires que jouaient à son époque (c’était au XVIIIe siècle) les curés et les politiques dans l’asservissement de la population française. «L’humanité, assurait ce brave homme, ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre.» Il s’en expliquait ainsi :
   «La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu’il puisse être, et à son tour le gouvernement soutient la religion, si sotte et si vaine qu’elle puisse être. D’un côté, les prêtres, qui sont les ministres de la religion, recommandent sous peine de malédiction et de damnation éternelle d’obéir aux magistrats, aux princes et aux souverains comme étant établis de dieu pour gouverner les autres ; et les princes, de leur côté, font respecter les prêtres leur font donner de bons appointements et de bons revenus et les maintiennent dans les fonctions vaines et abusives de leur faux ministère, contraignant le peuple de regarder comme saint et comme sacré tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils ordonnent aux autres de croire ou de faire sous ce beau et spécieux prétexte de religion et de culte divin.
   Et voilà encore un coup comme les abus et comme les erreurs, les superstitions, les illusions et la tromperie se sont établis dans le monde et comme ils s’y maintiennent au grand malheur des pauvres peuples qui gémissent sous de si rudes et si pesants jougs.»
[...]

De mon côté j’attends le jour, que je sais fort bien que je ne verrai pas, où les religions auront disparu et seront remplacées par une morale humaniste par laquelle – à travers des valeurs comme l’intégrité, la solidarité, le courage, la bienveillance, la vérité et l’honnêteté – la raison et l’amour seront harmonieusement conjugués et satisferont pleinement notre besoin de ce qu’on pourra, pourquoi pas, appeler «spiritualité».

Article intégral :

Le sceptique
Georges Brassens (1921-1981) | Paroles

Imitant Courteline, un sceptique notoire,
Manifestant ainsi que l'on me désabuse,
J'ai des velléités d'arpenter les trottoir(e)s
Avec cette devise écrite à mon gibus :
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Dieu, diable, paradis, enfer et purgatoire,
Les bons récompensés et les méchants punis,
Et le corps du Seigneur dans le fond du ciboire,
Et l'huile consacrée comme le pain bénit,
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Et la bonne aventure et l'art divinatoire,
Les cartes, les tarots, les lignes de la main,
La clé des songes, le pendule oscillatoire,
Les astres indiquant ce que sera demain,
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Les preuves à l'appui, les preuves péremptoires,
Témoins dignes de foi, metteurs de mains au feu,
Et le respect de l'homme à l'interrogatoire,
Et les vérités vraies, les spontanés aveux,
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Le bagne, l'échafaud entre autres exutoires,
Et l'efficacité de la peine de mort,
Le criminel saisi d'un zèle expiatoire,
Qui bat sa coulpe bourrelé par le remords,
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Sur les tombeaux les oraisons déclamatoires,
Les : «C'était un bon fils, bon père, bon mari»,
«Le meilleur d'entre nous et le plus méritoire»,
«Un saint homme, un cœur d'or, un bel et noble esprit»
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Les «Saint-Jean bouche d'or», les charmeurs d'auditoire,
Les placements de sentiments de tout repos,
Et les billevesées de tous les répertoires,
Et les morts pour que naisse un avenir plus beau,
«Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.»

Mais j'envie les pauvres d'esprit pouvant y croire.

6 mai 2019

L’utérus géré par l’État, les pro-vie et l’industrie porno

Y a-t-il des lois régissant l’usage des organes génitaux masculins? Pas à ma connaissance. Pourtant on n’hésite pas à signifier aux femmes que leur corps ne leur appartient pas, en particulier leur système reproducteur. Ironiquement, tandis qu’on légifère pour sortir les animaux de leur statut d’objets, les femmes perdent graduellement leur statut d’être humain – des «outils» de procréation et des jouets sexuels (1).


Le tsunami conservateur hardcore, à la fois religieux, populiste et masculiniste, fragilise les victoires remportées par les femmes au prix de luttes acharnées et d’échecs durant le 20e siècle.
   Au Canada, beaucoup de candidats, d’élus et de chefs de partis ouvertement créationnistes, climato-négationnistes, anti-avortement, homophobes, pro-pétrole et pro-armes, aimeraient instaurer un genre de République de Gilead (v. série La servante écarlate), où les relations hommes/femmes obéissent à des règles très strictes, où les femmes sont des machines à procréer, où les hommes occupent tous les postes de pouvoir, où les femmes sont démises de leur statut de citoyennes à part entière et ne peuvent ni travailler, ni posséder d'argent, ni être propriétaire. Retour au 19e siècle! Le vice-président américain actuel, Mike Pence, a graduellement mis en place des pions utiles à son rêve de régime théocratique, notamment avec la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour supérieure – un coup d’éclat : la justice «s’ajustera» désormais au fondamentalisme chrétien.

L’appropriation utérine

Boucar Diouf (biologiste, écrivain, animateur, conteur et humoriste)  

La Presse+ 26 janvier 2019

La semaine passée, on a marché encore pour le corps de la femme.

Après la promenade annuelle des pro-vie américains qui ont les yeux et les convictions braqués sur l’utérus, il y eut aussi la Marche des femmes, qui mobilisait celles qui réclament et espèrent que les changements dans la santé et la sécurité physique et économique des femmes arrivent à grands pas.

Les droits des hommes sont sacrés, mais pour ceux de l’autre moitié de l’humanité, il faut encore négocier, et ce ne sont pas les endroits sur la terre où les phallocrates serrent les rangs qui manquent. Cette obsession pathologique pour le contrôle du corps des femmes, mais surtout leur appareil reproducteur, ressemble à une malédiction historique dont certains esprits mâles attardés ont bien de la difficulté à s’affranchir.

Lorsque j’enseignais, j’aimais aborder ironiquement ces dérives masculines en prenant à témoin l’histoire des sciences et plus précisément celle de la physiologie de la reproduction. Pour cause, les premiers scientifiques à étudier l’appareil génital féminin étaient très majoritairement masculins et leur vision biaisée de la sexualité féminine a laissé dans les livres beaucoup de conneries. 

Est-ce étonnant, au fond? Retirer la jaquette le soir et réaliser sous la couverture que le soi-disant grand connaisseur de jour a tout faux sur notre sexualité, voilà qui n’avait certainement rien de surprenant pour bon nombre de ces dames!

Quand j’étudiais la physiologie, on apprenait par exemple qu’une des fonctions de la jouissance au féminin était de propulser les spermatozoïdes vers l’avant. C’est comme si les cris d’extase de la femme étaient reliés à un aspirateur central qui entraînait les spermatozoïdes vers l’ovule. Il a fallu, entre autres, le regard d’une femme appelée Elisabeth A. Lloyd, de l’Université de l’Indiana, pour ébranler ces liens sans nuances qu’on faisait entre orgasme féminin et conception. En 2006, sa publication intitulée L’affaire de l’orgasme féminin : des biais dans l’étude de l’évolution a bousculé bien des certitudes. «Si les femmes avaient besoin d’avoir un orgasme pour tomber enceintes, vous ne seriez probablement pas là pour en parler», avait-elle indiqué, à juste titre, à ses collègues masculins.

En voulant s’approprier le génital féminin à sa façon, la phallocratie scientifique y a aussi laissé des traces qui défient le temps. 

En effet, comme le faisaient les explorateurs découvrant une nouvelle terre, dans les temps anciens où il était coutume de donner son nom à sa découverte, les scientifiques mâles n’ont pas hésité à réclamer des territoires dans le système génital de la femme.
C’est ainsi que vous trouverez dans l’appareil reproducteur féminin des trompes appartenant à Gabriel Fallope, les follicules de Reinier de Graaf, les glandes de Thomas Bartholin et les glandes d’Alexander Skene. Parmi les explorateurs d’autrefois qui peuvent revendiquer des territoires dans le génital féminin, il y a aussi l’incomparable Ernst Gräfenberg qui est propriétaire du point de Gräfenberg, communément appelé le point G. Je me demande ce qu’il en aurait été si ce chercheur avait découvert les condylomes. Pourquoi n’a-t-on pas pensé donner le nom de sa découverte à la femme qui avait accepté de jouer au cobaye et d’offrir son corps à sa science? Bref, si personnel soit le génital féminin, avec autant de scientifiques barbus à lunettes qui y squattent, je me demande si on peut encore parler d’intimité pour le qualifier.

Parlant de dérives phallocratiques et de barbus, ces dernières semaines, j’ai été aussi très touché par l’aboutissement de la longue marche vers la liberté de cette jeune fille qui a échappé à la tyrannie conservatrice saoudienne, qui ne semble pas s’améliorer.
Quand je pense qu’on était nombreux à croire que l’arrivée de Mohammed ben Salmane marquait le début d’un temps nouveau pour les femmes de son pays! Aujourd’hui, force est d’admettre que ses élans de réformateur étaient bien plus une campagne de relations publiques qu’un véritable signe d’ouverture.

Même la permission de conduire qu’il disait vouloir accorder aux femmes avance à pas de tortue. Pour cause, des phallocrates influents s’y opposent avec des arguments fallacieux, pour ne pas dire «phallucieux». Un très respectable cheikh saoudien a déjà tranché la question. Prenant à témoin ses connaissances loufoques en physiologie fonctionnelle, il a déclaré que la conduite automobile affecte la santé des ovaires et pousse le bassin vert le haut. Ce qui explique, selon ce barbu, que la plupart des femmes qui aiment le volant donnent naissance à des enfants qui présentent des problèmes de santé d’ordres variés. Comme quoi mon grand-père avait raison d’enseigner que si la barbe était signe de sagesse, le bouc serait le roi de la planète.

Mais si vous pensez qu’on ne peut pas trouver mieux en matière de connerie sur le sujet, tendez un micro à certains des hommes pro-vie qui ont hurlé leur aversion pour le libre choix, le 18 janvier à Washington, et vous m’en donnerez des nouvelles. Vous risquez de trouver des réflexions aussi pertinentes que celles de ces Saoudiens qui croient qu’une femme devrait à la limite demander une autorisation de respirer à son mari avant de s’oxygéner les poumons.

À quand la fin de ce désir malsain d’appropriation utérine?

La sénatrice de la Californie qui a annoncé cette semaine sa candidature à l’investiture démocrate, Kamala Harris, a déjà posé autrement la question au juge Brett Kavanaugh, qui ne cache pas ses positions anti-avortement. Elle l’avait solidement déstabilisé en lui demandant : «Pouvez-vous me citer une seule loi dans ce pays qui donne au gouvernement le pouvoir de prendre des décisions concernant le corps d’un homme?» Et vlan dans les dents! Cette percutante question mérite d’être posée aux adeptes d’appropriation utérine qui abondent encore malheureusement sur la planète.



(1) Documentaires d’appoint.  

MONTRÉAL XXX : la métropole première dans l’industrie porno sur le web

Sans faire de bruit, Montréal est devenue, ces dernières années, la plaque tournante mondiale de la porno sur le web. Une petite armée de maniaques de l’informatique y gère dans la plus grande discrétion certains des sites pornos les plus populaires de la planète, comme YouPorn et PornHub. Dans le documentaire Montréal XXX, le journaliste Maxime Bergeron nous entraîne dans les coulisses de cette industrie méconnue et controversée, où les dirigeants ont pignon sur rue à Montréal et génèrent des revenus annuels estimés à 1 milliard de dollars.
   L’industrie de la porno est un véritable moteur économique pour la métropole. Elle a une longueur d’avance en matière d’investissement technologique et elle attire ainsi les cerveaux les plus doués. Les entreprises de celle-ci se battent aujourd’hui avec les géants du jeu vidéo, comme Ubisoft, dans l’espoir d’attirer les meilleurs talents. Le meneur mondial dans ce secteur, MindGeek, compte à lui seul environ 1000 employés.
   Comment la ville de Montréal est-elle devenue un tel centre névralgique de la porno, attirant les cerveaux les plus doués? Surtout, comment cette croissance phénoménale a-t-elle pu passer à ce point sous le radar? Montréal XXX rassemble une série de témoignages inédits, nous faisant découvrir au passage les innovations qui guideront le sexe dans le monde numérique de demain.


Over 18
Jared Brock, Michelle Brock | 2018 1:14:46

Over 18: The Question is Not Enough is a broad examination of modern pornography. For just a generation ago, porn was on the fringe in glossy magazines. Today, porn is mainstream and even celebrated. But as softcore imagery migrated into popular culture through advertising and became normalised, today’s mainstream porn is hardcore and explicit in order to distinguish itself. Now too, with the pervasiveness of the Internet, graphic video is also increasingly exposed to young people. Over 18 tells the story of Joseph, a 13-year-old boy who is recovering from a porn addiction that he fell into when he was just 9 years old – a case that is not unexceptional. By exploring what today’s mainstream porn is and how it captures people through candid interviews with porn producers and ex-porn stars themselves, Over 18 also provides research from academics, and life experience from recovering addicts, to take aim at the content of modern pornography and its existence as an industry.

[Over 18: The Question is Not Enough constitue un vaste examen de la pornographie moderne. Il y a à peine une génération, la porno était en marge dans des magazines sur papier glacé. Aujourd'hui, la porno est un phénomène courant et même célébré. Mais à mesure que l'imagerie softcore a migré dans la culture populaire par la publicité et s'est normalisée, la porno grand public d'aujourd'hui est devenue hardcore et explicite afin de se distinguer. Maintenant aussi, avec l'omniprésence d'Internet, la vidéo graphique est de plus en plus exposée aux jeunes. Plus de 18 ans raconte l'histoire de Joseph, un garçon de 13 ans qui se remet d'une dépendance à la porno dans laquelle il est tombé quand il n'avait que 9 ans – son cas n'est pas une exception. En explorant ce qu'est la porno grand public d'aujourd'hui et comment elle capte les gens par le biais d'entrevues franches avec des producteurs de porno et d'anciennes stars du porno elles-mêmes, Plus de 18 ans fournit également des recherches universitaires et l'expérience de vie de dépendants en rétablissement, pour se pencher sur le contenu de la pornographie moderne et son existence en tant qu’industrie.]

The Bystander Moment
Jeremy Earp 2018 49:38

The ‘MeToo’ movement has brought the pervasiveness of sexual abuse and harassment in this culture to the mainstream, creating an unprecedented demand for sexual violence prevention models that actually work. The Bystander Moment tells the story of one of the most prominent and proven of these models developed by activist and writer Jackson Katz and his colleagues. Illustrated through archival footage and clips from news, sports, and entertainment media, Katz explores the role of bystanders – especially friends, teammates, classmates, and co-workers – in perpetuating sexual harassment and sexual assault. Katz also gives attention to peer culture dynamics – in particular the male peer culture dynamics across race and ethnicity – that help normalise sexism and misogyny while silencing other men in the face of abuse. The Bystander Moment qualifies the crucial importance of appealing to people not as potential perpetrators or passive spectators, but as active bystanders and allies who have a positive role to play in challenging and changing sexist cultural norms, to stopping abuse and violence.

L’on revient inévitablement à l’éducation (on n’y échappe pas) tant pour les personnes de sexe féminin que masculin : la meilleure «tactique» de prévention.
[Le mouvement «MeToo» a permis d’attirer l’attention de la majorité sur l'omniprésence des abus et du harcèlement sexuels dans notre culture, créant une demande sans précédent de modèles de prévention de la violence sexuelle qui fonctionnent. The Bystander Moment raconte l'histoire de l'un des modèles les plus célèbres et les plus éprouvés développés par l'activiste et écrivain Jackson Katz et ses collègues. Illustré par des séquences d'archives et des extraits de nouvelles, de sports et de médias de divertissement, Katz explore le rôle des témoins – en particulier les amis, les coéquipiers, les camarades de classe et les collègues – dans la perpétuation du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles. Katz s'intéresse également à la dynamique de la culture des pairs – en particulier la dynamique de la culture masculine à travers la race et l'ethnicité – qui aide à normaliser le sexisme et la misogynie tout en réduisant les autres hommes au silence face à la violence. The Bystander Moment insiste sur l'importance cruciale de faire appel aux gens non pas en tant que prédateurs potentiels ou spectateurs passifs, mais en tant que spectateurs et alliés actifs qui ont un rôle positif à jouer dans la remise en question et le changement des normes culturelles sexistes, pour mettre fin aux abus et à la violence.]

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Parler de la prostitution, ce n’est jamais qu’évoquer la partie visible de l’iceberg – un iceberg fait de traite d’êtres humains, de trafic de drogues, de violence, de pornographie, de connexion avec le crime organisé, tout cela à l’échelle planétaire. C’est parler d’exploiteurs et de profiteurs, de proxénètes et de clients. C’est aussi et avant tout parler de victimes, de femmes socialement démunies, fragiles, sans défense, souvent autochtones, immigrantes ou introduites illégalement dans le pays et donc sans recours aucun – toutes femmes exposées à la brutalité, livrées à la servitude au nom de dettes pour la plupart grossies ou inventées. Bref, prostitution veut dire marchandisation d’êtres humains, et donc atteinte à leur intégrité physique et psychologique.
   À Montréal, plaque tournante de cette industrie, on estime que le nombre de femmes prostituées se situe entre 5 000 et 10 000; elles sont, pour l’ensemble du Québec, concentrées essentiellement dans les salons de massage (56,3 %), les bars de danseuses (20,7 %), les bars et hôtels, et les agences d’escortes (Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, 2014). L’Organisation internationale du travail évalue aujourd’hui à 99 milliards par année, dont 26 milliards dans les pays riches, les bénéfices de ce travail forcé qui rapporte un gain annuel de 80 000 dollars par victime dans les pays riches. On comprend que d’importants intérêts financiers sont en jeu.
   La prostituée n’est pas, comme on le dit couramment, une «travailleuse du sexe». Si pratiquer la prostitution, c’est faire un métier comme un autre, pourquoi ne pas l’enseigner dans les cégeps ou l’offrir comme débouché aux chômeuses ? En réalité, la prostituée est exposée à toutes les formes possibles d’outrance et de rabaissement. De plus, la prostitution est souvent associée à la traite, car le besoin de chair fraîche est insatiable. Les statistiques indiquent que les plus jeunes des prostituées sont tout juste pubères. Il est par conséquent clair que, lorsque nous parlons de prostituées, il faut souvent entendre enfants mineures.
   On dit que la sexualité des hommes est irrépressible, que c’est un besoin. La faim, la soif sont, elles, véritablement des besoins, on ne peut faire autrement que les combler sauf à périr; mais on n’a jamais vu un homme mourir de ne pouvoir satisfaire sa libido. On dit aussi la prostituée heureuse, entrée volontairement et librement dans un «métier» : la plupart du temps, le piège finit par se refermer sur elle. Ou encore que la prostitution est un «mal nécessaire» – nécessaire pour qui, si ce n’est pour les personnes qui en sont les véritables bénéficiaires, soit les clients et les proxénètes?
   Il faut aussi réintroduire les cours d’éducation sexuelle dans les écoles, désamorcer les stéréotypes sexuels qui légitiment l’achat de sexe tarifé et mettre en place les mesures sociales capables d’aider les femmes engagées dans la prostitution ou désireuses d’en sortir. L’octroi de 20 millions qui est annoncé par le gouvernement est un pas dans la bonne direction.
   Ce qui se passe dans le domaine de la prostitution est tout à fait comparable à ce qui se passe dans celui de l’esclavage : la chosification d’êtres humains, leur ravalement au rang d’objets jetables et consommables à loisir, juste bons à satisfaire les «maîtres». C’est finalement la question de la dignité humaine, celle des femmes, qui est en jeu.

Michèle Sirois Andrée Yanacopoulo
Le Devoir 16 juin 2014

1 mai 2019

Poussière, tu reviendras!



@Twittakine

J'ai dépoussiéré une fois.
C’est revenu.
Je ne me fais plus avoir.

Vive les chaussons-serpillières!


«Si je me présentais, je ne pourrais faire que les souhaits suivants : Madame, ou Mademoiselle, je vous souhaite de lire, de vous instruire, d’apprendre autre chose qu’à décolleter vos corsages, à préparer vos robes de bal. Je vous souhaite d’aller moins aux neuvaines, aux confréries, mais de cultiver votre esprit qui en a besoin, de vous rappeler que vous avez une intelligence, et que vous ne devez pas la faire servir uniquement à tricoter, et à préparer la soupe, que vous n’êtes pas seulement une machine dont l’homme se sert, qu’il s’adjoint, que vous ne devez pas permettre à votre confesseur de fourrer le nez constamment dans votre ménage, non pour le diriger, mais pour savoir ce qui s’y passe, que vos devoirs de famille, vous les connaissez mieux que lui qui n’en n’a pas, que vous n’êtes pas une «méchante bourrique», malgré qu’en ait dit Saint Jean de Damas qui n’avait que des chameaux, mais que vous êtes une belle et noble créature dont les prêtres se font un instrument de domination et d’abrutissement; que vous avez trop de scapulaires et de médailles, et pas assez de connaissances pour vous éclairer sur les stupidités abjectes dont on vous nourrit, que vous serez éternellement un être inférieur tant que vous vous livrerez aux enfantillages et aux niaiseries qui forment les trois quarts de votre éducation, tandis que vous devez être l’égale de l’homme, pour être à bon droit sa compagne... &...» Mais je passerais pour un impertinent, et je serais éconduit, ce que j’évite en restant chez moi. 

~ Arthur Buies, 1840-1901 (féminisme et anticléricalisme)

Arthur Buies : improbable allié du curé Labelle  
Le 26 janvier 1901, s’éteignait à Québec Arthur Buies. Le XIXe siècle québécois a produit peu d’esprits aussi libres que celui d’Arthur Buies, qui fut tour à tour journaliste, écrivain et fonctionnaire sans jamais renoncer à exercer un remarquable talent de polémiste. Né en 1840 près de Montréal, il est rapidement confié à deux grand-tantes maternelles qui s’efforcent de contenir le tempérament rebelle qu’affiche déjà le jeune Arthur, qui est renvoyé de plusieurs collèges. Il ne revoit son père, installé en Guyane depuis sa naissance, qu’en 1856. Celui-ci l’envoie faire des études à Dublin, mais Arthur ne l’entend pas de cette oreille et décide rapidement de s’installer plutôt à Paris. Il a tout juste 17 ans, fréquente le lycée impérial Saint-Louis et échoue quatre fois à l’examen du baccalauréat. En proie à de graves difficultés financières – son père lui a coupé les vivres –, il rentre au Canada en 1862.

Une carrière prolifique
Le jeune homme devient alors membre de l’Institut canadien de Montréal, qui a maille à partir avec l’évêque, Mgr Bourget, hostile à l’esprit libéral de ses membres. Commence alors la carrière d’homme de lettres de Buies : il prononce des conférences, publie des textes polémiques dans divers journaux ainsi que Lettres sur le Canada, une brochure dans laquelle il dénonce la mainmise du clergé sur la société canadienne-française.
   En septembre 1868, il fonde son propre journal hebdomadaire, La Lanterne canadienne, dont il est l’unique rédacteur et qui cesse de paraître au bout de 27 numéros, victime de son radicalisme et de l’hostilité du clergé. Buies a toutefois pu y aborder en toute liberté les thèmes qui lui seront chers pendant toute sa vie : la lutte contre le cléricalisme, le plaidoyer pour une langue française de qualité et la nécessité de déconfessionnaliser le système scolaire et d’y introduire un enseignement des sciences plus poussé. Voilà des opinions peu banales émises dans le Québec de la fin des années 1860 par un homme qui n’a pas trente ans.
   Au cours des années 1870, Arthur Buies est chroniqueur pour divers journaux, un rôle dans lequel il excelle. Il lance un nouveau journal, Le Réveil, qui paraît de mai à décembre 1876. Sans doute usé par ses divers combats, il traverse en 1879 une importante crise morale et, après plus de 20 ans d’abstention, revient à la pratique religieuse. Il se lie alors d’amitié avec le curé François-Xavier-Antoine Labelle, figure majeure de la colonisation. Ce sera un véritable tournant dans sa vie professionnelle.

«Emparons-nous du sol!»
Buies entreprend alors de défendre l’idéal de la colonisation du territoire québécois avec la passion et l’ardeur qui le caractérisent. Déjà en 1863 il a publié deux articles sur le sujet dans le journal Le Défricheur. Le premier ouvrage de Buies en faveur de la colonisation paraît en 1880 et porte un titre qui en résume bien le programme : Le Saguenay et la vallée du lac Saint-Jean : étude historique, géographique, industrielle et agricole. Il s’agit d’une commande de la Commission des Terres de la Couronne. Il veut faire de ce livre «le plus complet de tous ceux qui aient jamais été écrits sur le Saguenay et le lac Saint-Jean».
   En 18 chapitres et quelque 350 pages entrecoupées d’une dizaine d’illustrations montrant des lieux pittoresques et des villages, Buies met sa remarquable plume au service de l’idéologie du curé Labelle et se fait l’ardent promoteur de l’occupation du sol – la devise «Emparons-nous du sol» figure en tête du titre de l’ouvrage –, de l’agriculture et du développement industriel. Tirant la matière de son livre autant de la documentation existante que de ses visites sur le terrain, il relate d’abord l’histoire ancienne de la région puis décrit par le menu la géographie de la rivière Saguenay et l’histoire de son développement. Il ne manque pas de faire l’éloge du rôle joué par les industriels du bois William Price et Peter McLeod, passant sous silence les excès provoqués par le véritable monopole qu’ils exercent sur l’économie de la région. Il aborde ensuite de la même façon la région du lac Saint-Jean puis s’aventure, sans avancer d’arguments solides, à expliquer la formation géologique de la région par «un grand cataclysme» survenu «dans les temps préhistoriques». Il décrit enfin l’histoire des voies d’accès à la région et l’état du système d’instruction publique.
   L’ardeur de Buies dans la défense de la colonisation du territoire québécois ne se démentira pas. Ce premier ouvrage sera réédité en 1896 et Buies reviendra à plusieurs reprises sur le sujet du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il publiera également des ouvrages sur les régions de l’Outaouais, des Laurentides, du Bas-Saint-Laurent et de la vallée de la Matapédia. En 1900, un an avant sa mort, paraît La Province de Québec, une vaste synthèse qui lui a été commandée par le département de l’Agriculture. Jusqu’au bout Buies aura défendu passionnément un territoire pour lequel il n’a jamais caché son attachement.

Par Daniel Chouinard
Bibliothécaire, Direction du dépôt légal et des acquisitions


Commentaire perso : 
Le curé Labelle a dû «persuader» Buies de renier son anticléricalisme pour rester fonctionnaire. Aller à la messe le dimanche, ce n’était pas si cher payer pour continuer à voyager et à chroniquer aux frais de l’État. Personne n’est parfait ou tout le monde est achetable...

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Les biographes de Buies semblent omettre un détail relativement important concernant sa famille. En effet, la mère de Buies, Marie-Antoinette-Léocadie d'Estimauville, née à Québec le 13 mars 1811, était la sœur de Joséphine-Éléonore d’Estimauville, née le 30 août 1816. Le 16 juillet 1834, cette dernière épousa à Québec Louis-Paschal-Achille Taché, propriétaire d’une partie de la seigneurie de Kamouraska. Celui-ci devait être assassiné par l'amant d'Éléonore d'Estimauville, le docteur George Holmes, le 31 janvier 1839. Cette histoire a inspiré Anne Hébert pour son roman Kamouraska. (Wikipédia)