17 avril 2019

M. Macron devra s’armer de patience

Il aurait dû consulter quelques ouvrages de restauration architecturale avant de claironner que Notre-Dame de Paris serait reconstruite d’ici la fin de son mandat. Hum... assez présomptueux le monsieur.

Comme tout le monde, j’ai eu tout un choc en voyant Notre-Dame de Paris en flammes, sidérée par cette photo aérienne montrant l’ampleur du sinistre.


On s’attend à retrouver les choses telles quelles, d’un jour à l’autre. Et soudain, le côté éphémère des choses nous rattrape; même les roches s’effritent pour finalement devenir du sable.

Image : Bado (Le Soleil, Québec, 16 avril 2019)

En 2013, on a célébré le 850e anniversaire de sa construction. Elle survécu à bien des drames politiques, à des guerres civiles et à des ennemis extérieurs, elle a été témoin de grandioses célébrations religieuses et monarchiques. Si seulement elle pouvait parler... Je dis ça, mais Victor Hugo l’a fait parler.
   J’ai pensé à tous les gens, célèbres et inconnus, qui avaient foulé ses dalles noir et blanc, plongé les mains dans ses bénitiers, prié, médité ou rêvassé, allumé des cierges en faisant des vœux... Elle représente une synthèse de petites anecdotes et de grands événements.
   Et bien sûr j’ai pensé aux bâtisseurs, artisans, sculpteurs et peintres qui au fil des siècles en ont fait une œuvre d’art incommensurable. Je me suis rappelé la trilogie historique Kingsbridge de Ken Follet – Les Piliers de la Terre (1989), Un monde sans fin (2007) et Une colonne de feu (2017). Le premier tome nous plongeait au cœur de la construction d’une cathédrale gothique avec Tom le bâtisseur. L’histoire se déroule en Angleterre, mais l’on peut transposer.
   Et puis, j’ai eu des frissons en songeant aux impressionnants concerts d’orgue que j’y ai entendus. On a annoncé que le grand orgue n’avait pas été touché par les flammes mais... 
   Imaginons ce que comporte un travail de restauration : depuis 2014, après de multiples ajouts et restaurations, le grand orgue compte 115 jeux réels et on dénombre près de huit mille tuyaux. La transmission est devenue numérique pour les cinq claviers de 56 notes chacun ainsi que le tirage des 115 jeux réels.

De l’espoir pour l’orgue de Notre-Dame
Christophe Huss
Le Devoir, 16 avril 2019

Le grand orgue de Notre-Dame a pu être sauvé des flammes et de la fusion par les pompiers. Photo: Stéphane de Sakutin / Agence France-Presse

Contrairement aux informations contradictoires ayant circulé lundi soir selon lesquelles ses tuyaux auraient fondu, le grand orgue de Notre-Dame de Paris aura tenu bon devant les flammes et la fusion. Laurent Prades, le régisseur général de Notre-Dame de Paris, chargé de l’inventaire des objets d’art de la cathédrale, a affirmé mardi à la radio Europe 1 que le plus grand orgue de France était «inutilisable, mais préservé».
   Encore mardi matin, le ministre de la Culture, Franck Riester, affirmait pourtant au micro de France Inter que l’orgue avait «l’air d’avoir été assez atteint». Or, il appert qu’aucun de ses 8000 tuyaux n’a fondu et, information importante et étonnante, «il n’a pas pris une seule goutte d’eau», selon M. Prades.
   Pour Michael Adda, directeur de La Dolce Volta, l’éditeur du plus récent disque de l’orgue, Bach to the Future, par l’organiste Olivier Latry, un des trois titulaires l’orgue, la prudence reste de mise : «Pour l’heure, il s’agit d’informations visuelles et de structure. L’orgue est couvert de suie et de poussière, il est injouable parce que l’alimentation est évidemment hors d’usage et aura besoin d’un accord général, mais l’important est que les tuyaux, dont certains du XVe siècle, sont intacts».
   L’orgue de choeur qui se trouvait sous le brasier est aussi debout. Par contre, il a été abondamment arrosé afin de préserver les stalles du XVIIIe siècle qui le jouxtaient.

Clavier bien tempéré

Il se pourrait cependant qu’un excès d’optimisme contrebalance le catastrophisme ambiant de la veille. C’est une prudence à laquelle invitait au micro de l’Agence France Presse l’un des organistes de Notre-Dame, Philippe Lefèbvre, en poste depuis 35 ans. Il considère l’orgue comme «sauvé, mais en danger». À ses yeux, la structure de l’instrument, qui «date du début du XVe siècle», serait recouverte «par des gravats, de la poussière et de l’eau».
   Philippe Lefèbvre, qui n’est pas sur place, mais à Montréal, un village du sud-ouest de la France où il réside, craint que «dans les mois qui viennent, tout cela va sécher et risque de provoquer des problèmes de structure», tout en espérant que «cela va rester stable».
   Le Devoir a eu le rare privilège de pouvoir s’entretenir mardi matin avec Olivier Latry, sorti du mutisme dans lequel il s’était enfermé depuis la tragédie. Dans un bus l’amenant de Vienne à Dresde avec les cuivres du Philharmonique de Vienne, l’organiste avoue n’avoir pas vraiment dormi la nuit dernière. En apprenant le «miracle», au matin, il n’a «pas sauté de joie», mais a été «un peu rassuré».
   Olivier Latry confirme les dires de son collègue : «Effectivement, l’orgue est sauvé, mais en danger. Il n’est pas utilisable – il n’y a plus d’électricité de toute façon – mais il y a un double problème : l’eau sur la terrasse au-dessus de l’orgue et aussi un pignon qui menace de s’effondrer. Trois possibilités : ou ce pignon ne tombe pas; ou il tombe côté parvis; ou il tombe côté cathédrale, perce la voûte et chute du côté de l’orgue. La cathédrale va être fragilisée pendant des mois.»
   Advenant une stabilisation favorable des structures, le processus de restauration ne peut être planifié à ce stade. «On ne peut pas monter à la tribune, car c’est beaucoup trop dangereux, il faut sonder et on ne peut donc pas connaître l’étendue réelle des dégâts. Il est possible qu’il faille démonter l’ensemble de l’instrument, comme il se peut qu’on ait à dépoussiérer les tuyaux.»


Un brin d’histoire
Site de Notre-Dame de Paris

Le grand orgue

Il y eut sans doute des orgues à Notre-Dame de Paris dès sa construction au XIIe siècle mais Léonin, compositeur d’organa, fondateur de l’École Notre-Dame et qualifié d’optimus organista, puis Pérotin le Grand (1160-1220), ne connurent sans doute que de petits instruments dans le chœur. Pour autant un «grand orgue» est sans doute construit à Notre-Dame au cours du XIIIe siècle. En 1330 les comptes de la cathédrale mentionnent le versement de cachets à un organiste.
   Quelques années plus tard apparaît le nom de Jean de Bruges, organiste et peut-être aussi facteur d’orgues. L’instrument est alors suspendu en «nid d’hirondelle» sous une fenêtre haute de la nef : il s’agit d’un orgue encore modeste de 6 pieds en montre comprenant un seul clavier avec 4 à 6 tuyaux par note. En 1401 on décide de construire un nouvel orgue sur la tribune de pierre au-dessus du grand portail ouest. Depuis cette date, 50 organistes se sont succédé aux claviers du grand orgue suspendu sous la rosace du couchant.
   L’un des premiers, en 1450, fut le célèbre auteur du Vrai mystère de la Passion, Arnoul Gréban. De siècle en siècle, le grand orgue s’agrandit et fait l’objet de multiples restaurations et reconstructions jusqu’à prendre, au XVIIIe siècle, les proportions qu’il a encore actuellement. À chaque époque l’orgue de Notre-Dame fait l’objet des soins les plus attentifs et se trouve doté de jeux nouveaux et d’améliorations techniques ; les facteurs d’orgues s’attachent toutefois à conserver le meilleur des strates antérieures et c’est pourquoi il existe encore aujourd’hui quelques tuyaux de l’époque médiévale.
   Le grand orgue échappe à la tourmente de la révolution, grâce sans doute à l’interprétation de musiques patriotiques telles que celles composées en 1792 par l’organiste Balbastre, auteur de variations sur La Marseillaise et l’air ça ira. En 1868, après les travaux du facteur d’orgues Aristide Cavaillé-Coll, initiés par l’architecte Viollet-le-Duc, il trouve sa plénitude symphonique avec 86 jeux, sur 5 claviers et pédalier.
   Louis Vierne, organiste de 1900 à 1937, le modifie à deux reprises et Pierre Cochereau, organiste de 1955 à 1984, l’augmente et le modernise de 1963 à 1975. Puis en 1992, il fait l’objet d’une restauration complète qui permet de restituer les sonorités symphoniques de l’orgue de Cavaillé-Coll tout en préservant les strates antérieures (XVIIe et XVIIIe siècles) et en associant les apports indéniables du monde contemporain.
   Témoin authentique de plusieurs siècles de la musique et de la facture d’orgues françaises, le grand orgue de Notre-Dame de Paris est l’un des rares instruments français qui permettent de servir avec sincérité et émotion de nombreux répertoires et de susciter la création à travers la composition musicale et l’improvisation.
   On peut l’entendre au cours des offices dominicaux sous les doigts de l’un des trois organistes titulaires (Vincent DUBOIS, Olivier LATRY, Philippe LEFEBVRE) et le samedi soir lors d’une audition donnée par des organistes invités, venus du monde entier pour jouer ce prestigieux instrument. Ces auditions ont accueilli des milliers d’organistes des cinq continents. En outre des récitals d’orgue sont organisés en soirée dans le cadre de la saison de concerts de l’Association Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris.



L’orgue de chœur 

L’orgue de chœur est un instrument de 30 jeux répartis sur deux claviers et un pédalier. Son histoire commence au début du XIXe siècle, aux lendemains de la Révolution, moment où la «mode» des orgues de chœur se répand dans les églises pour palier au manque de musiciens du culte. Instrument du cœur de la liturgie de la cathédrale, il fait l’objet depuis ses origines de grand soin à l’image du talent des organistes qui s’y sont succédé.
   Prenant une part importante dans le dispositif musical de Notre-Dame de Paris, l’orgue de chœur remplit plusieurs fonctions rendues possibles grâce à la richesse et à la diversité de sa palette sonore. Pour les offices quotidiens de semaine au cours desquels il intervient seul, il se fait tantôt soliste, tantôt accompagnateur, soutenant le chantre ou l’assemblée. Le week-end ou lors de cérémonies exceptionnelles, il alterne avec le grand orgue pour le dialogue entre le chant de la foule et le chant venant du chœur. On peut dire qu’il est aussi l’instrument des chrétiens de l’île de la Cité, exprimant leurs joies et leurs peines aux différentes célébrations. Enfin, il se fait le partenaire privilégié et fidèle de la maîtrise de la cathédrale, que ce soit pour les nombreux concerts et enregistrements où sa présence est nécessaire comme pour les offices où le chœur et l’orgue unissent leurs voix pour chanter la Gloire de Dieu.
   D’avril 1989 à décembre 1992, lors de la restauration du grand orgue, ce fut le seul instrument de Notre-Dame; bien des organistes de passage à Paris avouèrent alors au titulaire, Yves CASTAGNET, combien ils auraient souhaité disposer d’un tel instrument… en tribune! 

14 avril 2019

L’art d’éliminer les journalistes d’enquête

J’ai trouvé la clé du bonheur.
Entourez-vous d’animaux et 
Tenez-vous loin des idiots.

Le «chat de l’ambassade»

Beaucoup d’internautes ont avancé diverses hypothèses sur le sort du chat de Julian Assange.   


Julian Assange, que la police britannique a arrêté et expulsé de l'ambassade équatorienne jeudi, aurait donné son chat bien-aimé en octobre dernier pour qu'il ne soit plus prisonnier avec lui. Assange a libéré le félin – connu sous le nom de «chat de l'ambassade» – car son «isolement est devenu insupportable» et pour «lui permettre une vie plus saine», a rapporté le journal italien La Repubblica.

Wikileaks confirme que le chat d'Assange est en sécurité
Par Rachel Frazin - 04/13/19 04:02 PM EDT

Wikileaks a confirmé après son arrestation vendredi que le chat de Julian Assange était en sécurité.
   «Nous pouvons confirmer que le chat d'Assange est en sécurité», a tweeté l'organisation samedi. «Assange a demandé à ses avocats de le sauver des menaces de l'ambassade à la mi-octobre. Ils seront réunis dans la liberté», a-t-on ajouté.
   «Nous pouvons confirmer que le chat d'Assange est sain et sauf. Assange a demandé à ses avocats de le sauver des menaces de l'ambassade à la mi-octobre. Ils seront réunis dans la liberté. #FreeAssange #NoExtradition pic.twitter.com/zSo8RfXXc9
    – WikiLeaks (@wikileaks) 13 avril 2019

The Hill

Maintenant que nous voilà rassurés sur le chat, allons au cœur de la manœuvre politique derrière l’arrestation d’Assange.

Le dénonciateur de la CIA Edward Snowden a décrit l'arrestation dramatique de Julian Assange comme un «moment sombre pour la liberté de la presse» et a qualifié Scotland Yard de «police secrète de la Grande-Bretagne».
   Snowden, qui a fui les États-Unis après avoir divulgué des fichiers top-secrets de la National Security Agency (NSA), s'est exprimé sur Twitter alors que le patron de Wikileaks était traîné hors de l'ambassade de l'Équateur.
   Edward Snowden a fustigé la police britannique pour l'arrestation du directeur de Wikileaks Julian Assange.
   Il a fallu six ou huit agents pour traîner Assange à travers les portes de l'ambassade et le hisser dans un fourgon de police qui attendait dehors.
   L'arrestation met fin à une saga de sept ans au cours de laquelle le pirate aux cheveux blancs s'est caché des autorités britanniques, suédoises et américaines.
   Snowden sur Twitter : «Les images de l'ambassadeur de l'Équateur invitant la police secrète du Royaume-Uni à se rendre à l'ambassade pour faire sortir de l'édifice un éditeur de journalisme primé, qu’il le veuille ou non, vont finir dans les livres d'histoire. «Les critiques d'Assange peuvent applaudir, mais c'est un moment sombre pour la liberté de presse.»
   Le gouvernement américain a accusé Snowden en 2013 d'avoir violé la loi sur l'espionnage du pays.
   La Russie lui a accordé l'asile cette année-là, asile prolongé au moins jusqu'en 2020.
   Snowden, 35 ans, a ensuite publié sur Twitter une capture d'écran d'une déclaration du Haut Commissaire des droits de l'homme aux Nations Unies écrite en 2016.
   Les importants documents «d’arrière plan» ont mis en évidence la position de l'ONU selon laquelle Assange a été détenu à tort et devrait revendiquer une compensation auprès de la Grande-Bretagne et de la Suède.
   Il a ajouté : «Les Nations Unies ont formellement déclaré que sa détention était arbitraire, une violation des droits de l'homme. Ils ont fait des demandes répétées pour qu'il soit libéré, même très récemment.»

Source :

Comment se débarrasse-t-on des journalistes d’enquête indésirables? D’abord on salit leur réputation (ce fut le cas d’Assange – la presse officielle a eu un malin plaisir à rapporter des calomnies à son sujet sans jamais rien vérifier). Ensuite, on les emprisonne, ou on les torture et les balance dans des ravins, ou on les empoisonne, ou encore on les fait dépecer et jeter dans des sacs à ordures, etc. Le nombre de journalistes d’enquête qui disparaissent et/ou sont tués à travers le monde augmente à chaque année.
À lire : la disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer sur
Reporters sans frontières : https://rsf.org/

Mairead Maguire Requests Permission to Visit Assange
In Human Rights – by Mairead Maguire – April 14, 2019

[...] “Unfortunately, it is my belief that Julian Assange will not see a fair trial. As we have seen over the last seven years, time and time again, the European countries and many others, do not have the political will or clout to stand up for what they know is right, and will eventually cave into the Unites States’ will. We have watched Chelsea Manning being returned to jail and to solitary confinement, so we must not be naive in our thinking: surely, this is the future for Julian Assange.
   “I visited Julian on two occasions in the Ecuadorian Embassy and was very impressed with this courageous and highly intelligent man. The first visit was on my return from Kabul, where young Afghan teenage boys, insisted on writing a letter with the request I carry it to Julian Assange, to thank him, for publishing on Wikileaks, the truth about the war in Afghanistan and to help stop their homeland being bombed by planes and drones. All had a story of brothers or friends killed by drones while collecting wood in winter on the mountains.
   “I nominated Julian Assange on the 8th January 2019 for the Nobel Peace Prize. I issued a press release hoping to bring attention to his nomination, which seemed to have been widely ignored, by Western media. By Julian’s courageous actions and others like him, we could see full well the atrocities of war. The release of the files brought to our doors the atrocities our governments carried out through media. It is my strong belief that this is the true essence of an activist and it is my great shame I live in an era where people like Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning and anyone willing to open our eyes to the atrocities of war, is likely to be hunted like an animal by governments, punished and silenced.”
   “Therefore, I believe that the British government should oppose the extradition of Assange as it sets a dangerous precedent for journalists, whistleblowers and other sources of truth the US may wish to pressure in the future. This man is paying a high price to end war and for peace and nonviolence and we should all remember that.”

Mairead Maguire, Nobel Peace Laureate, Co-Founder, Peace People Northern Ireland, Member of World BEYOND War Advisory Board

Source:

The Assange Arrest Is A Warning From History
In Human Rights – by John Pilger – April 13, 2019

The glimpse of Julian Assange being dragged from the Ecuadorean embassy in London is an emblem of the times. Might against right. Muscle against the law. Indecency against courage. Six policemen manhandled a sick journalist, his eyes wincing against his first natural light in almost seven years.
   That this outrage happened in the heart of London, in the land of Magna Carta, ought to shame and anger all who fear for “democratic” societies. Assange is a political refugee protected by international law, the recipient of asylum under a strict covenant to which Britain is a signatory. The United Nations made this clear in the legal ruling of its Working Party on Arbitrary Detention.
   But to hell with that. Let the thugs go in. Directed by the quasi fascists in Trump’s Washington, in league with Ecuador’s Lenin Moreno, a Latin American Judas and liar seeking to disguise his rancid regime, the British elite abandoned its last imperial myth: that of fairness and justice.
   Imagine Tony Blair dragged from his multi-million pound Georgian home in Connaught Square, London, in handcuffs, for onward dispatch to the dock in The Hague. By the standard of Nuremberg, Blair’s “paramount crime” is the deaths of a million Iraqis. Assange’s crime is journalism: holding the rapacious to account, exposing their lies and empowering people all over the world with truth.
   The shocking arrest of Assange carries a warning for all who, as Oscar Wilde wrote, “sew the seeds of discontent [without which] there would be no advance towards civilisation”. The warning is explicit towards journalists. What happened to the founder and editor of WikiLeaks can happen to you on a newspaper, you in a TV studio, you on radio, you running a podcast.
   Assange’s principal media tormentor, the Guardian, a collaborator with the secret state, displayed its nervousness this week with an editorial that scaled new weasel heights. The Guardian has exploited the work of Assange and WikiLeaks in what its previous editor called “the greatest scoop of the last 30 years”. The paper creamed off WikiLeaks’ revelations and claimed the accolades and riches that came with them.
   With not a penny going to Julian Assange or to WikiLeaks, a hyped Guardian book led to a lucrative Hollywood movie. The book’s authors, Luke Harding and David Leigh, turned on their source, abused him and disclosed the secret password Assange had given the paper in confidence, which was designed to protect a digital file containing leaked US embassy cables.
   With Assange now trapped in the Ecuadorean embassy, Harding joined the police outside and gloated on his blog that “Scotland Yard may get the last laugh”. The Guardian has since published a series of falsehoods about Assange, not least a discredited claim that a group of Russians and Trump’s man, Paul Manafort, had visited Assange in the embassy. The meetings never happened; it was fake.
   But the tone has now changed. “The Assange case is a morally tangled web,” the paper opined. “He (Assange) believes in publishing things that should not be published… But he has always shone a light on things that should never have been hidden.”
[...]

John Pilger is an acclaimed documentary film maker.

Source:

3 avril 2019

L’Albatros, de Baudelaire à 1000 jours

À la recherche de l’albatros

Daphné Laurier-Montpetit | 13 juin 2013
Transit de la Polynésie Française aux îles Salomon
1000 jours pour la planète 

Albatros à sourcils noirs (Thalassarche melanophris). Crédit photo Jean Lemire 

Me voilà dans l’hémisphère sud, au beau milieu du Pacifique. Rien que du bleu autour et quelques poissons volants. Parfois, on devine une île à proximité par la présence d’oiseaux marins. Il y a quelque chose de si majestueux chez ces animaux! Grande romantique que je suis, je répète intérieurement mon poème favori :

Souvent pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

Je rêve de voir cet oiseau depuis ma première lecture du poème de Baudelaire, dans un cours de français au secondaire. Je me retrouve finalement dans le domaine de l’albatros, les yeux grands ouverts.

C’est dans l’hémisphère sud et dans le Pacifique qu’on retrouve ce voyageur, là où les vents sont favorables. Dans l’Atlantique, où les courants d’air sont incertains, il risquerait de rester prisonnier. J’ai beau scruter l’horizon, pas d’albatros en vue. J’en suis bien certaine, parce que son vol est si particulier qu’on le reconnaît au premier coup d’œil. Armé de ses ailes immenses, mesurant parfois plus d’un mètre chacune, l’albatros plane sur des milliers de kilomètres.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Pas étonnant qu’il soit si encombré, une fois à terre. Cet oiseau est né pour planer, pouvant rester plusieurs dizaines de jours en vol, sans jamais se poser! Toutes ailes déployées, il se laisse porter par les grands vents, dépensant à peine plus d’énergie qu’au repos. Si le vent tombe, l’albatros se pose sur l’eau, indiquant le mauvais temps au marin attentif.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

Je pense au sort de l’albatros. Si les marins ne pratiquent plus les jeux cruels décriés par le poème, l’oiseau n’est malheureusement pas tiré d’affaire. Après des années de chasse intensive pour sa viande et ses plumes, ce sont aujourd’hui les filets de pêche et le plastique qui le guettent. On estime que 100 000 albatros rendent l’âme chaque année, après s’être empêtrés par accident dans les palangres destinées aux grands thons. Aux îles Midway, les albatros de Laysan se remplissent l’estomac de morceaux de plastique à la dérive, jusqu’à mourir de malnutrition. Ce sont donc 18 des 22 espèces d’albatros qui sont aujourd’hui menacées. C’est à se demander si j’en verrai un jour...

Je garde l’œil ouvert sur la mer, à la recherche du mythique albatros. Anciennement, une superstition disait que ces oiseaux portaient l’âme d’un marin perdu en mer. L’écologiste, l’amoureuse de la mer et la poétesse en moi s’unissent quand je pense à L’Albatros.

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.



Albatros à queue courte

Crédit photo Jean Lemire

L’albatros à queue courte (Phoebastria albatrus) est un albatros de taille moyenne dont la petite queue lui vaut son nom. Plus des 4/5 de la population totale nidifient sur l’île de Torishima, à 480 km au sud du Japon. Les données satellitaires montrent que l’aire d’alimentation des albatros à queue courte couvre tout le Pacifique Nord, des zones tempérées aux zones subarctiques. Quelques oiseaux ont été observés à Midway, dans l’archipel d’Hawaï, durant la saison de reproduction.

Les observations réalisées sur Torishima témoignent du rythme suivi par l’espèce pour perdurer. Les couples se forment pour la vie. La femelle et le mâle peuvent demeurer quelques années ensemble avant de s’accoupler pour la première fois, vers l’âge de 8 ou 9 ans. La saison d’accouplement commence au début octobre; la ponte se déroule vers la fin du mois et au début novembre. Le fruit de cette union n’est qu’un seul œuf, lequel sera couvé durant 65 jours. L’éclosion des oisillons se produit à la fin décembre et au cours du mois de janvier. Les petits commencent à voler à la fin mai et durant juin. La maturité sexuelle est atteinte vers 4 ans.

Population : environ 2 300

Au cours des 19e et 20e siècles, les albatros à queue courte ont été chassés à outrance pour leurs plumes. Jusqu’à 10 millions d’oiseaux auraient été ainsi tués. En 1933, le gouvernement japonais a interdit la chasse des albatros à queue courte sur Torishima, de loin le plus important site de nidification. Toutefois, ces oiseaux commencèrent à déserter l’île. En 1949, on croyait l’espèce éteinte, mais elle fut redécouverte en 1951. Une cinquantaine d’individus en bas âge avaient sans doute continué à vivre en mer. L’espèce est maintenant activement protégée et, depuis 1954, l’île est redevenue un lieu de nidification et de ponte.

Malgré les mesures de protection adoptées, l’espèce demeure exposée à une foule de dangers. Comme tous les albatros, ils s’empêtrent aisément dans l’équipement de pêche (palangre) et les débris de plastique sont facilement pris pour de la nourriture.

Torishima étant une île volcanique, une éruption durant la saison de reproduction pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’espèce. Les autorités japonaises sont prêtes à déménager les albatros à queue courte si cette situation devait se produire.

En 2010, des séismes volcaniques ont causé un glissement de terrain qui a enseveli plusieurs oisillons sur l’île de Torishima.

RÉFÉRENCES: Liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et Encyclopedia of Life.


~~~

Et quid de nos baleines?


Pour en apprendre davantage sur les 13 espèces de baleines du Saint-Laurent :  
Baleines en direct https://baleinesendirect.org/



Défi Saint-Laurent : des entreprises s’engagent à réduire leur utilisation de plastique

30 mars 2019

Le consommateur consumé... sur son propre bûcher

Les discussions houleuses au sujet de la laïcité nous détournent d’un enjeu beaucoup plus inquiétant : l’environnement. Cela permet à la CAQ de jouer au poker avec ses cartes vertes... au ralenti.

Opération verdissement à la Coalition avenir Québec
Souvent attaquée sur le plan environnemental, la Coalition avenir Québec (CAQ) tente de verdir son image. Les militants sont réunis cette fin de semaine dans 14 villes de la province pour débattre de 18 propositions qui pourraient se retrouver dans la plateforme du parti dès le mois de mai.
   Efficacité énergétique, augmentation du pourcentage d'aires protégées, électrification des transports, lutte au surembalage et au gaspillage alimentaire; les propositions contenues dans le cahier de consultation Pour une économie verte reposent davantage sur de grands principes que des mesures concrètes.
   Les propositions seront soumises au conseil général de la CAQ, prévu les 25 et 26 mai prochains à Montréal.
   Si elles sont adoptées, elles seraient alors intégrées au programme du parti, qui pourrait dès lors mettre en application sa politique verte.
   Cette réflexion s'effectue deux semaines après une mobilisation sans précédent des jeunes pour le climat.

David Rémillard, ICI Radio-Canada /Info | 30 mars 2019

«So, so, so, sortons des fossiles!»
Le message des environnementalistes venus manifester samedi devant le Palais des congrès de Montréal pendant l'Assemblée générale du Mouvement Desjardins était on ne peut plus clair : la caisse doit retirer ses investissements des énergies fossiles afin de lutter contre les changements climatiques.
   Ils étaient près d’une centaine à avoir affronté la pluie froide qui s’abattait sur la ville afin d’être entendus par les plus hauts dirigeants de l’institution financière.
    Vendredi, la marche pour le climat des élèves du secondaire s’était terminée au même endroit afin de livrer un message similaire à Desjardins.
   «Depuis début 2018, on a renoncé à 25 % de nos nouvelles opportunités d’affaires, principalement à cause des impacts que ça peut avoir sur l’environnement, et la plupart des demandes qu’on a refusées étaient dans les énergies fossiles », a expliqué Chantal Corbeil, la porte-parole du Mouvement Desjardins. «On va continuer à diminuer, mais on veut le faire de façon progressive, a-t-elle ajouté. On veut accompagner nos membres et les gens qui sont dans ce milieu-là pour les influencer à réduire leur empreinte carbone.»
   Desjardins investit encore dans des entreprises comme Trans Canada, comme Enbridge, qui portent des projets de pipelines. Les caisses populaires détenaient 145 millions de dollars dans le projet Trans Mountain avant que celui-ci ne soit racheté par le gouvernement du Canada l’an dernier, de dire Patrick Bonin, qui met aussi l’accent sur les droits des communautés autochtones dont les territoires sont traversés par les projets d’oléoduc.
   «Grâce aux pipelines, l’industrie va pouvoir produire plus, exporter plus et donc polluer plus», scandait la militante Laure Waridel à la foule.

Julien Lamoureux, ICI Radio-Canada /Info | 30 mars 2019

Jusqu’à récemment on disait – «après nous le déluge!», maintenant on peut dire – «après nous le feu!» Le consommateur consumé... sur son propre bûcher.
   L’idée n’est pas de diaboliser l’industrie pétrolière, mais de signaler que nous avons besoin d’étincelles d’une autre nature pour progresser vers une qualité de vie supérieure.

Le torchage 

Parlons des Premières Nations dont les territoires ont été irrémédiablement souillés par les géants industriels, et le saccage se poursuit!

L’ex-premier-ministre du Canada Stephen Harper disait en juillet 2006 :
«Les sables bitumineux sont le deuxième gisement mondial après celui de l’Arabie Saoudite, plus important que ceux de l’Irak, de l’Iran ou de la Russie. ... En deux mots, c’est une entreprise de proportions épiques, égale à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille de Chine, mais en plus grand.» Il se pétait les bretelles et Justin Trudeau fait pareil.

«Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.»
~ Walter Benjamin (Thèses sur la philosophie de l'histoire)

Cette citation chapeaute le Mot de l’éditeur du livre collectif BRUT. Il poursuit :
«Les étendues de l’Athabasca, dans le Nord-est de l’Alberta, au Canada : 90 000 kilomètres carrés de terre écorchée et d’eaux contaminées par l’extraction des sables bitumineux, mélange lourd et visqueux d’argile, de sable et de bitume, qui constitue le carburant fossile le plus sale qui soit (n’en déplaise à ceux qui prétendent qu’il est plus respectueux des droits humains que le brut exporté par les Émirats arabes).  
   On mesure généralement l’ampleur de cette dévastation en comptant les hectares de terre arrachée, les mètres cubes d’eau contaminée, les tonnes de déchets toxiques produits, le nombre d’animaux tués, les milliards de dollars empochés, mais ces chiffres vertigineux ménagent notre entendement en le dépassant. Ils ne dévoilent pas l’essentiel : que ce désert toxique qui s’étend au nord du monde est une dévastation de la culture humaine.
   Les sables bitumineux et leur capitale, Fort McMurray, sont un monument du capitalisme contemporain et de la logique extractiviste selon laquelle le gaspillage, aussi bien dire le scandale, serait de ne pas mettre à profit les moindres replis de la terre. Cette atrophie calculée de la vie habitable, l’appauvrissement de notre rapport à nous-mêmes, au politique, au réel, l’inversion des valeurs qui fondent notre humanité par les passions de l’accumulation, voilà ce que décrivent les voix ici rassemblées.»

Si vous voulez sortir la tête du sable (bitumineux), ce livre est pour vous. Je le relis pour l’énième fois... Un bilan déplorable, difficile à avaler (à moins d’être cracheur de feu). Mais, quand on sait, on peut au moins choisir son camp en toute conscience :
BRUT, la ruée vers l’or noir (Lux Éditeur, 2015) – les voix de celles et ceux qui ont vu de près cette catastrophe : Melina Laboucan-Massimo, David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein et Rudy Wiebe.

‘Oil on Lubicon Land: A Photo Essay’ by Melina Laboucan-Massimo 


Du pétrole en territoire Lubicon

Par Melina Laboucan-Massimo, militante écologiste, membre de la nation des Cris du lac Lubicon. Elle craint avec raison de nouveaux déversements et les feux de forêts.

Traduit de l’anglais par Alexandre Sánchez.  

Je viens de la communauté de Little Buffalo et je fais partie de la nation des Cris du lac Lubicon. Je suis aussi militante de Greenpeace dans le cadre de la campagne sur le climat et l’énergie. Le territoire traditionnel des Cris lubicon, dans le Nord de l’Alberta, couvre approximativement 10 000 kilomètres carrés de taïga, fleuves, plaines, zones humides ou tourbières, appelées muskeg en langue algonquienne. Ma communauté a traversé trois décennies d’exploitation massive de combustibles fossiles. Ce développement s’est fait sans le consentement de la population au mépris des droits humains garantis par la Section 35 de la Constitution canadienne qui protège les droits ancestraux des Autochtones.
   Mon père était le plus jeune de sa famille et ma kokum (grand-mère) le cachait chaque automne quand l’agent des Indiens arrivait dans la communauté pour arracher les enfants à leur famille et les envoyer dans des pensionnats. Il a donc grandi sur la terre et n’a appris l’anglais qu’à dix ans, lorsqu’il a enfin pu aller à l’école. Dans les années 1970, avant que les compagnies pétrolières n’empiètent sur nos terres, la génération de mon père subsistait avec celle de mes grands-parents dans un monde où l’on pouvait encore pêcher, chasser, trapper, partout dans la région et sur le territoire ancestral. J’ai souvenir d’être allée sur les terres de trappage en voiture à chevaux. Je suis née à Peace River. Là où se trouvait l’hôpital le plus près de Little Buffalo, où nous avons habité jusqu’à ce que ma mère nous fasse déménager à Slave Lake, à quelques de là, pour chercher du travail et une «bonne éducation» pour ses enfants. Je me rappelle de l’époque où les gens vivaient encore de la terre. L’eau des rivières, des ruisseaux et de la tourbière était encore potable. Mais avec l’arrivée du gaz et du pétrole, tout a changé.
     À ce jour, il y a plus de 2 600 puits d’hydrocarbures sur nos terres ancestrales. Plus de 1 400 kilomètres carrés de territoire cri lubicon ont été cédés à l’extraction in situ des sables bitumineux et près de 70 % du territoire a déjà loué pour des projets miniers futurs. Le mode de vie autochtone est peu à peu éclipsé par le développement pétrolier et gazier intensif. Là où il y avait jadis des communautés autosuffisantes qui pouvaient compter sur l’air pur, l’eau propre et les plantes médicinales de la forêt boréale, on voit aujourd’hui des familles qui dépendent de plus en plus des services sociaux parce qu’elles ne sont plus en mesure de subvenir à leurs besoins.
   On constate aussi une recrudescence des problèmes de santé, notamment des maladies respiratoires dues aux produits nocifs émis dans l’air et dans l’eau. Dans le nord de l’Alberta, non seulement le taux de cancers monte en flèche, mais les services de santé, eux, se réduisent comme peau de chagrin. On a évalué à près de 14 milliards de dollars les ressources en bois, pétrole et gaz qui ont été arrachées aux territoires ancestraux par les compagnies d’extraction pétrolière et gazière. Pourtant certaines communautés de la région n’ont pas d’eau courante, alors que les sources d’eau sont pompées et contaminées à un rythme alarmant partout au Canada. Dans les derniers écosystèmes du pays qui sont encore purs, les communautés doivent vivre avec les répercussions de plus en plus nombreuses de la pollution. Notre milieu de vie est remplacé par des paysages industriels, des cours d’eau asséchés et pollués et un air vicié. Nous sommes indéniablement dans une situation de crise.
   Le 29 avril 2011, une rupture dans l’oléoduc Rainbow de la compagnie Plains Midstream a provoqué un déversement massif aux abords de notre communauté : 4,5 millions de litres de pétrole se sont répandus. C’est l’un des plus gros déversements de pétrole de l’histoire de l’Alberta. Le pipeline s’est fissuré et le pétrole a coulé le long du corridor de l’oléoduc et dans la forêt, mais la plus grande partie du brut s’est infiltrée dans le muskeg, une tourbière qui a mis des milliers d’années à se former. Ceci est d’autant plus grave que le muskeg communique avec tous les cours d’eau de la région. Ce n’est pas un système clos, une eau «stagnante», contrairement à ce que prétend le gouvernement. C’est un écosystème vivant qui respire et nourrit toute la vie qui dépend de cette eau.
   Le jour de ce déversement, l’école de ma communauté n’a pas été avertie de la fuite. Lorsque les enfants sont arrivés, ils ont commencé très vite à se sentir mal, croyant qu’il y avait une fuite de propane dans l’établissement, on a évacué l’école. Or, dehors, ce n’était pas mieux, et c’est alors qu’ils ont compris que tout le village était affecté, pas seulement l’école. Personne n’a été prévenu de ce qui se passait. Les habitants de la communauté n’ont officiellement été avertis de l’ampleur du déversement que cinq jours après l’accident, le lendemain des élections fédérales qui ont reconduit le Parti conservateur au pouvoir. L’école est restée fermée une semaine et demie.
    Pendant la première semaine, des membres de la communauté ont souffert de nausées, de maux de tête et avaient les yeux qui brûlaient. On a déclaré officiellement que la qualité de l’air n’était pas affectée, même si le ministère de l’Environnement de la province a attendu six jours entiers avant d’envoyer quelqu’un sur les lieux. Un tel délai est pour le moins problématique. Le gouvernement qui octroie les permis pour l’exploitation pétrolière – généralement sans l’accord des membres de la communauté – ne prend pas en considération la santé et le bien-être des habitants de la région. Il les met plutôt directement en danger. La plupart des membres de la communauté ne savaient pas quoi faire, ni même s’ils pouvaient rester dans le village. La question se posait tout particulièrement pour les femmes et les enfants en bas âge. L’oléoduc Rainbow a été construit il y a 45 ans et qui sait ce qui pourrait arriver dans l’avenir aux autres communautés qu’il traverse.
   Ce même pipeline a déjà cédé en 2006 et, à l’époque, le ministère de l’Énergie de l’Alberta a publié un communiqué prenant acte de facteurs de corrosion et d’Agression liés à des défaillances dans l’infrastructure de l’oléoduc. Cette fois, plus de 1 million de litres ont été déversés et, cinq ans plus tard, ce sont 4,5 millions de litres de brut qui se sont répandus sur notre territoire ancestral. Quand tout cela cessera-t-il? Les habitants des communautés devront se tenir sur leurs gardes à cause de ces ruptures d’oléoducs qui surviennent un peu partout en Amérique du Nord. Celle de la rivière Kalamazoo, dans le Michigan, a provoqué le déversement de plus de 3 millions de litre. Sur la côte Ouest, en Colombie-Britannique, le pipeline de Kinder Morgan a causé des déversements en 2005, 2007, 2009 et 2012. D’un océan à l’autre, la population est très préoccupée par l’infrastructure des oléoducs.
   L’ONU a recommandé d’imposer un moratoire sur l’exploitation pétrolière et gazière en territoire lubicon. Le 26 mars 1990, le Haut commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a déclaré que le fait de négliger de reconnaître et protéger le territoire lubicon mettait en danger notre mode de vie et notre culture et à nouveau, en 2005, cette même instance a déclaré que l’attitude du gouvernement canadien envers les Cris lubicons contrevenait au Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ainsi, plusieurs organismes de défense des droits humains ont réagi, mais l’exploitation pétrolière se poursuit, comme si de rien n’était.
   Deux semaines après le déversement de 2011, d’immenses feux de forêt se sont répandus dans la région et, encore aujourd’hui, d’incontrôlables incendies forestiers se déclenchent régulièrement près du site de la catastrophe. Imaginez le danger que représente le fait de ne pas pouvoir contenir des incendies près des installations pétrolières qui pourraient exploser ou qui ont déjà explosé, ou aux abords d’autres fissures dans l’oléoduc. 
   Si je me bats aujourd’hui contre les ravages de l’industrie pétrolière, c’est à cause de ce qui arrive aux membres de ma famille et de ma communauté. Nous voyons des déversements massifs se succéder. Nous voyons la faune et la flore, des écosystèmes entiers, mourir sous nos yeux. Dans le nord de l’Alberta, la crise provoquée par l’extraction des sables bitumineux est majeure. Lorsque je suis allée chez moi après le déversement, j’ai vu comment on traitait les membres de ma famille. Ils se sentaient très malades. J’ai eu le cœur brisé de les voir aussi vulnérables, ne sachant pas quels étaient leurs droits ni ce qu’ils pouvaient faire pour se protéger. 
   Combien d’autres communautés doivent être exposées au danger, et combien de personnes doivent voir leur santé mis en péril pour permettre cette extraction intensive? Et au profit de qui, au juste? Au bout du compte, ce n’est sûrement pas nous qui bénéficions de ce type de développement. Qu’allons-nous laisser aux générations futures? Nous leur laisserons une eau contaminée, de l’air pollué et des écosystèmes qui ne pourront pas survivre.
   Or, l’exploitation des sables bitumineux, qui consiste à racler le fond du baril pour produire le brut le plus sale qui soit, n’est pas indispensable. Il existe deux méthodes d’extraction. Il y a d’abord les mines à ciel ouvert, qui sont aussi grandes que des villes entières. Lorsque le site de l’Imperial Oil sera terminé, celui-ci sera aussi grand que le ville de Washington, DC. Les plus gros camions à benne du monde, hauts de trois étages, opèrent sur ces sites. Il y a aussi ce qu’on appelle l’extraction in situ, souterraine, moins nocive en apparence, comme essaie de le faire valoir le gouvernement, parce qu’elle perturbe moins la surface de la terre. Or, la plupart du temps, cette technique consomme de plus grandes quantités d’eau et de gaz et émet plus de carbone. Elle n’est pas moins nocive, mais les médias qui font dans l’écoblanchiment des sables bitumineux vous diront le contraire, parc qu’on prévoit extraire 80 5 du carburant de cette façon.
   Le bassin du fleuve Mackenzie et le delta des rivières de la Paix et Athabasca forment l’une des principales sources d’eau pure du monde et contiennent un sixième des réserves hydriques du Canada. Les compagnies pétrolières sont en train de les épuiser. Pour extraire un baril de sables bitumineux, il faut utiliser plus ou moins cinq barils d’eau, et le processus produit l’équivalent d’un baril et demi de sous-produits toxiques. De plus, la source de la rivière Athabasca est le glacier Athabasca, qui rétrécit sous l’effet des changements climatiques. Les anciens des Premières Nations qui utilisaient jadis de grosses embarcations pour descendre la rivière utilisent maintenant de petits canots et, malgré cela, échouent régulièrement sur des bacs de sable. L’eau de la rivière Athabasca est puisée à un rythme alarmant. Les pêcheurs trouvent des poissons atteints de tumeurs ou dont l’épine dorsale est tordue. Le docteur David Schindler, éminent biologiste spécialiste des eaux continentales, a déclaré que la rivière Athabasca ne suffirait probablement pas à satisfaire les besoins du secteur pétrolier de la région. En fin de compte, l’industrie et le gouvernement canadien détruiraient 141 000 kilomètres carrés de terre, une surface plus grande que celle de la Floride, ou de l’Angleterre et du pays de Galles réunis. Notre terre, le territoire ancestral des Cris, des Dénés et des Métis.
   Cette crise n’est pas seulement locale, elle est aussi mondiale. Les communautés qui ne voient pas leur taux de cancers monter en flèche et ne subissent pas d’effets directs de la pollution subiront toute de même les conséquences des changements climatiques causés par les émissions massives de carbone dues à l’extraction des sables bitumineux : inondations, sécheresses, feux de forêts, climat imprévisible et extrême, tout cela mettant en péril la sécurité alimentaire et le bien-être de tous, pas seulement celui des membres des Premières Nations.
   Mais il y a des solutions. Il faut changer les choses, encourager le recours aux énergies renouvelables, qui assurent l’autonomie et l’autosuffisance de nos communauté. Détournons-nous du système qui repose sur les énergies fossiles. Favorisons les énergies renouvelables qui nous éloigneront pour de bon de ce à quoi nous face aujourd’hui.
   Une étude publiée le 9 mai 2011 par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) démontre que, dans quarante ans, près de 80 % de l’énergie consommée dans le monde pourrait être issue de sources renouvelables, mais seulement si les gouvernements respectent les mesures de promotion des énergies vertes. Le gouvernement canadien octroie 1,4 milliard de dollars chaque année en avantages fiscaux aux compagnies pétrolières, minières et gazières. Une grande partie de cette somme pourrait être allouée à la construction des infrastructures écologiques dont les générations actuelles et futures ont besoin.
   Les Premières Nations s’unissent pour répondre au besoin urgent de protéger la terre et les réserves d’eau, comme l’affirme la «Déclaration pour sauver le fleuve Fraser» signée pas plus de 130 nations. Ce que les gens ne semblent pas encore avoir compris, c’est qu’en luttant pour sauver nos terres, nous luttons aussi pour les autres habitants de la planète.

À visiter :

Canada's tar sands landscape from the air – in pictures

Oil Sands Truth

21 mars 2019

Heureux mariage de talents!

«Quand on besoin d'avoir beaucoup pour être heureux, c'est qu'on est fondamentalement pauvre.»

«La vie de chacun est un roman trop souvent lu en diagonale.»  


«L'argent c'est un bâton déguisé en carotte.»

«Quand la liberté devient obsédée par l'idée de porter une arme, c'est qu'elle est déjà morte.»  

«Dans le métal des armes, le désespoir attend.»

«L'imaginaire est cet espace bien réel où les solutions se trouvent.»

«Il y a ceux qui traversent la vie. Il y a ceux que la vie traverse.»


Extraits de :

Pêche à la ligne
Éditions Somme toute

Auteur : Christian Vézina
Metteur en scène, poète, comédien et chroniqueur à l'émission Dessine-moi un dimanche (SRC).
Autre : chroniques Un dimanche à ma fenêtre Éditions Somme toute

Illustrateur : André-Philippe Côté  
Scénariste, illustrateur, bédéiste, caricaturiste et peintre. Il est surtout renommé pour ses caricatures éditoriales dans le quotidien de la capitale Le Soleil.