8 août 2021

Serge Bouchard sur la peur et le doute

Oui, les peurs peuvent-être de formidables outils de protection, de survie et de progression. Si les peurs deviennent des phobies il faut cependant s’en inquiéter car elles peuvent nous empêcher de vivre.

Photo : Katarzyna Bialasiewicz

Source : Un café avec Marie / Serge Bouchard / Éditions du Boréal 2021

La peur est notre bonne amie (p. 115-117) 

La peur remonte à la nuit des temps, une nuit noire, bien entendu. La peur du noir fut la première de toutes les peurs; il a fallu allumer un feu pour éloigner les bêtes, mais aussi pour faire de la chaleur et de la lumière. L’humain est une créature vulnérable, un animal frissonnant qui passe son temps à avoir la chair de poule. Il est très mal équipé pour affronter quoi que ce soit; apeuré dès sa venue au monde, il a absolument besoin de se réunir avec ses semblables autour d’un feu pour s’éclairer, se réchauffer, mais surtout se rassurer. Le foyer est l’essence même de notre sécurité, il n’est rien comme d’observer attentivement une flamme pour rêver et méditer. Cette lumière fait un cercle, un halo. Ce cercle fera une clairière, une éclaircie où l’herbe est courte, une surface sans fardoches pour mieux voir venir le prédateur. Du gazon, en somme. À l’intérieur de ce cercle, chacun pourra dormir sur ses deux oreilles, pendant que les autres veillent. Il y aura une sentinelle, un vigile, le cas échéant une police.

Cette peur primale nous habite encore aujourd’hui, elle nous a toujours accompagnés sans que nous soyons jamais parvenus à nous en défaire. D’ailleurs, est-ce possible? La peur du noir est devenue la peur de l’inconnu, la peur du crépuscule, celle du vent, celle du voisin. C’est la peur en général, l’indéfinissable crainte d’un ciel qui pourrait nous tomber sur la tête, c’est bel et bien cette indicible peur qui a fait notre monde. C’est à cause d’elle que nous vivons en société. Mais nous ne sommes pas sortis du noir : la société qui nous rassure est aussi celle qui nous fait peur. La famille des humains, c’est un tas de peurs mises ensemble. Peur du loup, peur de l’autre, de l’étranger, du barbare, du sauvage, peur de l’eau, des éclairs et du tonnerre, du vide et des monstres, peur des chiens, des brigands, peur de Dieu, du Diable, de la mort, de la maladie, des serpents et des accidents. Peur de la solitude, peur de manquer de nourriture, de manquer d’argent, de manquer d’air, peur de perdre, peur de se perdre. On peut aller jusqu’à avoir peur de soi-même...

Pour avoir vécu dans la crainte du Dieu catholique, nous avons bien connu l’industrie des indulgences. La faute nous guettait, nous avions peur de nous faire chicaner, peur de nous faire condamner, peur d’aller en enfer. Mais aujourd’hui, le technocrate remplace le prêtre. Le moraliste néolibéral nous chicane : vous n’avez pas mis assez d’argent de côté, vous ne savez pas calculer, vous n’êtes pas assez prévoyants, pas assez protégés. Le politique sait se servir à bon escient de tout capital de peur. Car il n’est rien comme la peur pour gouverner en paix. Le président, le roi, le premier ministre vous diront : les méchants nous menacent, la pauvreté nous guette, nous courons au désastre, à la faillite, au déficit, à la pénurie, ci ce n’est pas à la famine, l’ennemi est à nos portes, mais moi, le chef du Parti du repos de l’esprit, je vous assure que je vais régler tout cela et vous protéger contre le Mal et la souffrance, car je suis sans peur et sans reproche. Le jeu de la peur est le jeu le plus ancien, il a bâti des empires, des royaumes. Il assure aujourd’hui le pouvoir.

La Cité-État avait des remparts, comme les châteaux des murs. Il est même un empire, la Chine, qui eut l’idée de construire un mur monumental. Pour vaincre la peur, nous rentrons à l’intérieur des mures et relevons le pont-levis. Barrons les portes! Le monde moderne est de plus en plus obsédé de sécurité et nous avons plus peur que jamais. Nous avons même peur du calme, de la paix. Tout cela est devenu une industrie, un champ économique : l’industrie de la protection, de l’assurance, de la surveillance. Nous sommes une clientèle désespérée et nous payons nos primes. Cela s’appelle justement une «couverture». Comme Linus, le petit personnage de Charlie Brown, nous avons tous besoin d’une doudou.

J’ai toujours eu une peur bleue de l’avion, mais je me suis embarqué des centaines de fois par tous les temps et j’ai volé dans tous les types d’appareils imaginables. Jeune, j’avais peur de parler en public et je suis devenu parleur compulsif professionnel. J’avais peur des rondelles et j’ai été gardien de but. J’ai toujours eu peur de la page blanche et je suis devenu écrivain. J’ai eu peur de la vie et j’ai beaucoup vécu.

Finalement alliée, finalement amie, durant la longueur de toute une vie, la peur aura toujours été notre fidèle compagne. Elle s’envolera avec notre âme. Car, soyons-en assurés, les morts n’ont plus peur du noir, ils n’ont plus peur de vivre, encore moins de mourir.

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J’adore les questions énumérées par notre regretté Serge Bouchard (anthropologue, essayiste et animateur de radio; 1947-2021). Je suis certaine qu’il y en a certaines qui vous tourmentent de temps en temps...

Permis de douter (p. 120-123) 

En introduction, Serge Bouchard raconte un accident de moto qui a fait deux morts. Après être sorti du bouchon, à un moment donné, il se fait dépasser par un motocycliste qui roule à toute vitesse sur la route très sinueuse et dangereuse :

[...] Quelle Assurance! Quelle certitude! Quelle confiance en soi! Il est sûr que l’accident de l’autre ne sera jamais le sien, puisqu’il est certain de son fait. ... Il passe à cent à l’heure devant les petites croix et les petits bouquets de fleurs en plastique accrochés aux glissières de la route, là où sont morts d’autres jeunes trop sûrs d’eux, commémorations sinistres de la bêtise humaine.

Il faut croire, et le dire à nos enfants, que le permis de conduire est d’abord un permis de douter, douter des autres, douter de soi, douter de ses freins, de l’asphalte, de ses pneus, de sa vitesse, puis rouler quand même en ayant conscience des risques. Le doute est une source d’apprentissage. Tandis que l’ignorance du danger est de l’ignorance tout court, et que celle-là ne nous enseigne rien. ...

* * *

Oui, il y a de quoi se poser des questions. Savons-nous ce qui nous attend? Passerons-nous l’hiver? Les Canadiens feront-ils les séries éliminatoires? Le ciel nous tombera-t-il sur la tête? Les versions officielles sont-elles des vérités ou ne seraient-elles pas plutôt des versions officielles? La facture d’Hydro-Québec est-elle vraiment conforme à notre consommation d’électricité? Dieu existe-t-il Et tant qu’à y être, les flammes de l’enfer sont-elles réelles ou ne sont-elles qu’une image inventée pour effrayer le monde? Les médicaments causent-ils plus d’effets secondaires maléfiques que d’effets primaires bénéfiques? Est-il vrai que les pipelines sont absolument sécuritaires? Que l’eau traitée est vraiment propre? Est-il certain que les Canadiens et les Canadiennes ne se préoccupent que de création d’emplois et de baisse d’impôts? Vivons-nous vraiment plus vieux aujourd’hui qu’autrefois? Sommes-nous scandaleusement riches? Sommes-nous une société pauvre? Y a-t-il vraiment des coupes à Radio-Canada ou bien s’agit-il d’une faiblesse chronique de la cote d’écoute qui justifie le désinvestissement de l’État? Faut-il obligatoirement réduire les dépenses en éducation? Les programmes scolaires sont-ils parfaitement conformes à la mission de l’école? L’État contrôle-t-il vraiment tous les postes de dépense du trésor public? Est-il vrai que les colibris voyagent sur le dos des outardes pour aller dans le sud en hiver? Est-ce vrai que les bananes mûres font pourrir les autres fruits dans le plateau? Est-ce vrai que déverser huit milliards de litres d’eaux d’égout directement dans le fleuve pendant sept jours aura peu d’impacts sur l’environnement?

Les années passent et l’ombre de mes doutes ne cesse de grandir. Ce beau temps va-t-il durer? M’aimes-tu? M’aimes-tu vraiment? Être ou ne pas être, voilà la question! Louis Riel était-il fou? Suis-je protégé contre la foudre? Je vote pour ce menteur ou ce fabulateur? Va-t-on vaincre le vieillissement avant que je devienne vieux? Le chou frisé est-il vraiment efficace pour prévenir le cancer? Est-il vrai que les hommes chauves ont plus d’attributs virils  que la moyenne? Qui sommes-nous? La présidence d’Obama a-t-elle été exceptionnelle sur le plan de l’économie, ou bien catastrophique? Dans un monde où tout se dit et son contraire, où les études scientifiques sont des arguments de vente, où les intérêts corporatistes priment sur tout, que croire, qui croire, comment croire? Même quand nous avions Dieu, nous avions des crises de foi, nous doutions. Imaginez aujourd’hui. Est-il vrai que nous sommes incapables de développer un moteur qui ne fonctionne pas au pétrole? Doit-on croire qu’il est absolument impossible de pénaliser les gens et les entreprises qui pratiquent l’évasion fiscale? Nos enfants profitent-ils de la révolution numérique? Un chauve qui mange du chou frisé peut-il vaincre le vieillissement? Qui a tué John F. Kennedy?

Photo : depositphotos.com

Heureux qui ne doute de rien. Car justement, celui qui ne doute de rien ne se doute de rien. Il va sans peur, assuré de sa belle assurance. L’être certain de son fait ne posera jamais de questions, car il ne se pose pas de questions. Le monde est comme on le dit, comme on le chiffre, comme on le rapporte. Je ne doute pas de ce que je vois. Je ne doute même pas de l’intangible et de l’invisible. L’absence de doute conduit au simplisme, à l’impudence de l’esprit, tandis que le génie du consiste à survivre aux pièges des apparences et au régime des idées toutes faites. Disons ceci : le doute est inhérent à la pensée. Il est notre défense en face de la mauvaise foi des baratineurs politiques et historiques. Le doute raisonnable est sain, il doit être cultivé.

Le doute déraisonnable, par contre, se transforme en maladie. Car, à force de douter de tout, il devient possible de ne plus croire à rien, de ne plus prêter foi à rien, hormis à une théorie universelle des complots en tous genres. Ce doute malade est en fait une certitude à l’envers. Je suis certain que les Américains ne sont jamais allés sur la lune. C’est la CIA qui a orchestré le 11 septembre, le président Obama est musulman : rien n’arrête des sceptiques compulsifs. Il y a un shérif en Oregon qui croit que les tueries dans les écoles sont organisées par les ennemis de la National Rifle Association.

Il vient un point où le doute n’est plus possible et où une grande certitude s’impose : cela existe, la pauvreté intellectuelle.

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